Borg Warner : « Si on avait su ! »

« Le Groupe Punch nous a informé qu’au dernier moment, malgré sa volonté et son entente avec le Groupe BorgWarner, il ne fera pas d’offre et retire son projet. La Direction et les organisations syndicales se rencontreront pour continuer les négociations du PSE dès lundi 9h30. » Jeudi 3 décembre 2020 : chaque salarié reçoit ce SMS signé Pedro, le directeur de l’usine. C’est quand même plus sympa d’apprendre qu’on est viré par Pedro que par les actionnaires. « Terrible SMS » réagit immédiatement l’intersyndicale dans son faire-part de décès (1). La Montagne pourrait titrer : « BorgWarner, deuxième coup de massue ». Les collectivités locales s’estiment « trahies ».

Depuis plusieurs mois, une happy end ne faisait pourtant aucun doute (2). Moyennant quelques dizaines de départs, BW Eyrein était sauvée. Le sujet était même sorti de l’actualité. Seuls plusieurs articles témoignaient du bon vieux temps de La Marque. Une nouvelle page s’ouvrait.

Le sauveur s’appelait Punch, et il en avait nous disait-on. L’équipementier automobile avait déjà proposé de reprendre le site de Ford Blanquefort et ses huit-cents salariés, sans suite. On avait même cité son nom pour l’usine GM&S de La Souterraine. L’arnaque n’était pas arrivée jusqu’aux oreilles corréziennes.

Que nos élus fassent les sourds et les aveugles, quoi de plus naturel. Que le maître de Bercy jure ses grands dieux qu’il maîtrise la situation et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, il est dans son rôle de pompier enfumeur. Mais que tout un pays, syndicats compris, se voile la face, surprenant.

Acte 1 : les acteurs entrent en scène

Juin 2020, annonce du déménagement en Hongrie. Une rumeur pessimiste courait nos campagnes depuis des mois voire des années, mais rien n’y faisait. Il existe encore en France une instance qui permet aux syndicats de réclamer des informations, d’exercer leur droit d’alerte par le Comité d’Entreprise (CE) absorbé depuis le 1er janvier 2018 dans le Comité Social et Économique (CSE). Côté collectivités territoriales, lorsqu’on arrose de subventions les entreprises, il serait de bonne politique de demander régulièrement ce que devient l’argent public. Si l’on s’en donne la peine, en demandant aux cadres syndiqués, il est facile de connaître les projets de la direction. Et bien non, tout ronronne, jusqu’au premier « coup de massue ».

L’intersyndicale CGT-FO-CGC est « sous le choc ». Les élus poussent des cris d’orfraie. Une manifestation consensuelle de plusieurs milliers de personnes parcourt Tulle, comme d’habitude, élus de tous bords côte à côte et rideaux commerciaux baissés. Le tract et les slogans de colère (3) recueillent un succès d’estime mais surtout des sourires gênés. Le défilé traîne-savate, comme un enterrement de première classe, sera sans lendemain.

Bruno Lemaire reçoit les syndicalistes à Bercy. À la sortie, la délégation se dit « rassurée », tout en restant « vigilante ». Notre Hollande local promet d’intervenir avec ses petits bras musclés. Les élus réservent déjà de l’argent pour le futur repreneur (4), que BW s’engage à démarcher comme l’exige la loi.

Acte 2 : la danse de l’autruche

Le rideau se lève, mais la scène restera obscure. Le groupe gagne bien sa vie. Il vient d’investir 3,3 milliards d’euros pour racheter Delphi. Depuis son arrivée en Corrèze, il a bénéficié de millions de subventions. Il annonce en même temps la fermeture du site d’Eyrein et l’arrivée d’une DRH mercenaire pour gérer cette fermeture, preuve de sa bonne volonté. En bon français, cela s’appelle une déclaration de guerre.

À bon chat bon rat. On attend une mobilisation générale. Comme la loi nous le permet, exigeons l’ouverture des livres de compte. Les bénéfices ? Les dividendes versés aux actionnaires ? Que sont devenues les subventions ? Et vos engagements initiaux à maintenir l’emploi ?

On ne veut pas discuter avec une DRH intérimaire que vous payez pour nous licencier et qui retournera ensuite au chaud dans son cabinet en Suisse. Mettons tout cela sur la place publique. D’une part nous aurons un large soutien de la population, d’autre part les élus ne pourront pas se défiler. D’ailleurs, ceux-là, qu’ils nous donnent les chiffres exacts de toutes les subventions versées depuis l’arrivée de BW. Que l’entreprise commence par nous rendre cet argent public, le nôtre, ensuite on verra. Pour organiser tout cela, créons dans toutes les communes avec les salariés et leurs familles des comités de soutien. En attendant de nous faire payer, prenons l’outil industriel comme garantie et refusons de travailler pour honorer les commandes.

Là, mon ami, tu te laisses entraîner, tu nous rejoues Le cuirassé Potemkine. Nous on préfère la jouer conciliant. Les patrons, l’État et les collectivités se sont engagés à retrouver un repreneur. Ils nous demandent juste de ne pas faire de vagues pour ne pas effrayer le repreneur. Et puis, argument massue : les salariés ne veulent pas se battre… ils préfèrent tabler sur un repreneur ou sur un bon chèque de départ.

Bon d’accord, c’est comme vous voudrez. Le carnet de commande est plein ? Multiplions les heures supplémentaires, triplons le nombre d’intérimaires. Le cabinet Secafi missionné par le CSE rend son rapport qui pourrait démonter la mauvaise foi du patron ? On ne le saura jamais. Et lorsqu’au bout de plusieurs mois certains commencent à s’impatienter, miracle, le groupe Punch vient nous sauver.

Si nous avions suivi tes conseils irresponsables, ça n’aurait pas marché. Embrassons-nous, Folleville ! Entre deux-cent-cinquante et trois-cents emplois préservés, c’est mieux que rien. Pas un mot sur les cent-cinquante intérimaires, sur les sous-traitants, un millier d’emplois au total qui passeront à la trappe. Après les accords de Munich avec Hitler en 1938, avec le résultat que l’on connaît, Léon Blum s’est dit « partagé en la honte et le soulagement ». Pour le moment, c’est le soulagement. La honte, c’est pour bientôt.

Acte 3 : une défaite exemplaire

Lundi 7 décembre. Dehors il fait moins de zéro, quelques palettes brûlent et un groupe de salariés discute. Le SMS a fait son effet, l’usine est bloquée. Imaginons ce qui se passe dans le bureau de Pedro.

Pedro : « Ça y est, on les tient… On va les laisser faire leur baroud d’honneur, lâcher un peu de lest dans la négociation, et c’est plié… La production a pris de l’avance… Grâce à Randstad, on a mobilisé un maximum d’intérimaires pendant tout le week-end et livré sans problème la plupart du stock… »

La DRH : « Je vais pouvoir placer ma prime de résultat en Suisse… »

Pedro : « … et moi prendre le nouveau poste que le groupe m’a promis… tu te souviens que le président est un ancien directeur de cette usine… »

La DRH et Pedro en cœur : « Finalement, ça s’est bien passé… On devrait remercier Lemaire, Coste, Hollande et Combes, mais ça ferait désordre… ».

À la porte, un militant d’extrême gauche solitaire est venu soutenir les grévistes ; il pensait y trouver au moins quelques syndicalistes, il est seul. Deux salariés viennent le voir par curiosité. Il leur donne son communiqué de soutien : « Nous lançons un appel à tout le mouvement ouvrier pour venir soutenir… » ; réponse désabusée des salariés présents : « On s’est bien fait avoir… si on avait su… ».

Après trois jours de négociations, l’intersyndicale signe le PSE (5). Le travail reprend aussitôt, il faut honorer le carnet de commande.

Gilles

(1) Voir tract 1 ci-contre.

(2) La Trousse a bien émis quelques doutes… mais qui s’en souciait ?

(3) Voir tract 2 ci-contre.

(4) On parlera de dix-sept Millions d’euros.

(5) Les clauses précises doivent rester confidentielles nous dit-on. Le communiqué officiel parle de soixante Millions d’euros. Après des dizaines de millions de subventions, des années de bénéfices et de dividendes, la soupe reste bonne.

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