L’employeur du mois

Anselme(1) a vingt ans. Anselme est porteur d’un handicap invisible. Anselme est volontaire et combatif. Il est depuis quelque temps employé de caisse au supermarché d’une jolie bourgade de l’ouest corrézien. Cela lui demande beaucoup de concentration, beaucoup plus que les autres, mais Anselme est content. Il a décroché cet emploi malgré ses difficultés et fait tout son possible pour satisfaire son employeur et les clients. Il est de toutes les bonnes volontés et accepte sans broncher les heures supplémentaires et les dimanches, en espérant qu’ainsi on va le garder. D’abord, car il aime ce travail et ensuite, parce que, comme tout le monde, il veut être indépendant.

Anselme débute dans la vie active et, puisqu’il n’a pas de véhicule, il a même pris un appartement dans cette commune un peu éloignée du domicile de ses parents qui fatiguent à faire les allers-retours. Et puis, il se doit d’être autonome à présent : un travail, un logement, une vie qu’il a choisie et qui lui convient. Il gère son budget ; pas de folie mais une vie tranquille, et ce depuis l’été dernier.

Alors, lorsque le planning d’avril arrive et que son nom n’apparaît pas dans les cases, Anselme tombe des nues. Ses collègues n’ont pas plus de réponses à lui apporter. Il va voir son patron, pensant que c’est une erreur, étant donné qu’il n’a que des bons retours sur son travail. Personne ne lui a jamais parlé de quoi que ce soit qui laisserait supposer un non-renouvellement de contrat, reconduit jusqu’ici systématiquement. Mais ce jour de mars, son supérieur lui explique, comme ça, sans plus de formes, que non, il ne travaillera plus pour l’enseigne le mois prochain. Il dit que la hiérarchie lui a demandé de faire des suppressions de postes et qu’ils sont deux à partir, c’est comme ça.

Anselme est saisi, choqué, il ne comprend pas. Tout ça pour ça ? Lui qui a dépensé tant d’énergie à dépasser ses limites pour garder son poste et s’est comporté en employé exemplaire est ainsi jeté, sans préavis, du jour au lendemain !

C’est que désormais, il a un loyer à payer ! Et puis, qu’en est-il de la Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH) ? Cela ne le protège pas un peu tout de même ?

Non, c’est sans appel, Anselme ne fera plus partie des employés de la grande surface dans quelques jours.

En pleurs, le jeune homme appelle son père pour annoncer la terrible nouvelle. L’échange téléphonique de son papa avec le patron ne changera rien. Il questionne, abasourdi lui aussi : a-t-il fait une erreur ? Y a-t-il eu un problème ? Non, non et non ! Mais le patron lui suggère quand même une chose… stupéfiante : qu’il se représente dans deux mois car il aura peut-être quelque chose pour lui !

Anselme est déçu, dégoûté même. Comment ose-t-il dire ça ? Et en attendant, comment fait-il pour vivre, garder son logement… et la tête haute ?

Mais c’est un battant, je vous l’ai déjà dit. Il a tout de suite retrouvé quelques heures de travail et décroché un entretien qui devrait peut-être lui faire même espérer mieux très vite. Il rebondit, malgré son handicap et cette expérience douloureuse. Mais pour combien de temps ? Et dans quelles conditions ?

Après enquête, et même si c’est déconcertant, la réponse est simple. Son statut de travailleur handicapé ne le préserve pas de la dureté du monde du travail, en particulier dans la jungle de la grande distribution. Son patron, employant au moins vingt salariés, doit embaucher des personnes en situation de handicap dans une proportion de 6 % de l’effectif total. Il peut ainsi déclarer les heures de ce jeune pour cocher les bonnes cases afin d’obtenir des aides pour le maintien dans l’emploi. Oui, vous avez bien lu, le maintien dans l’emploi. Quelles sont ses obligations par rapport au travailleur bénéficiant de la RQTH ? Il se doit juste d’assurer les aménagements nécessaires à l’agent concernant ses horaires ou son poste de travail. Ayant respecté cela, il est inattaquable, malheureusement. La médecine du travail, quant à elle, doit avoir une attention et une vigilance particulière à l’application de ces obligations mais son intervention se limite à cela.

Alors bien sûr, on peut considérer qu’il a rempli ses devoirs puisqu’il n’a pas failli dans l’aménagement des horaires ou du poste de travail de son employé. Mais comment accepter un tel comportement sur une fin de contrat ? Au-delà du handicap, il s’agit de la question, essentielle, de la gestion du personnel. On parle bien de la question, très humaine, des Ressources Humaines !

Dans ce monde où des femmes et des hommes se tuent pour une misère à être l’employé·e du mois, quand pourra-t-on observer que l’employeur du mois a ainsi été reconnu pour sa générosité, son humanité ou sa droiture, qualités malheureusement non exigées pour sa candidature au poste de chefaillon sans vergogne ?

SARAH MINPEU

(1) Le prénom a été modifié.

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