À la cantine de Vigeois : top de la course à l’échalote !

Si vous avez la chance d’avoir vos enfants scolarisés dans le médiéval et néanmoins moderne village de Vigeois, ils pourront – nonobstant faire leur sieste postprandiale dans un luxe campagnard au creux de l’if millénaire, encore accessible à la marmaille grimpante, repue d’une bonne ripaille servie à l’excellent restaurant scolaire – s’esbaudir la panse sans saigner leurs parents appauvris par les tourments du monde. À la cantine de Vigeois, depuis janvier, c’est repas à un euro, et ce grâce à une aide de l’État à destination des zones de revitalisation rurale (Z.R.R.).

Pas cher, social et local

Impossible de nourrir son enfant pour un euro, même à la maison. L’art ménager trouve là sa limite. À ce coût dérisoire, une simple tranche de jambon achetée de l’autre côté de la place remplira à elle seule l’assiette. M. le maire est formel là-dessus et sur le fait que depuis que les repas de la cantine sont passés à un euro, les quelques familles désargentées d’ici ont pu confier leurs enfants, parfois nombreux, aux talents de la cantinière. C’est là l’assurance d’un bon repas. Parce que, à Vigeois, ce n’est pas la Sodexo ou autres tartuffes du nourrissement qui alimentent les enfants, mais bien une vraie dame, en chair et en os, et en charge de l’élaboration, de l’approvisionnement et de la fabrication des menus. Et, à Vigeois, la cantine est non seulement pour « presque rien » mais elle est aussi locale. La viande est à un pâté de maisons de l’entrée de la cour, chez Giraud le boucher. Les fraises de saison sont d’Allassac, véhiculées par M. le maire en personne, etc.

Mais pas « plus mieux »

Le vrai prix d’un repas en réalité se situe autour de huit euros. La commune y était déjà de sa poche lorsqu’elle le facturait deux euros soixante. Il faut en effet rémunérer le personnel et prendre en compte les fluides… Avec l’aide de l’État, c’est le ticket minimum pour les parents. Mais la pérennité de la subvention n’est pas assurée. « Tant que j’aurai l’aide, je maintiendrai le prix de un euro », m’assure M. le maire. Je lui fais remarquer que, lorsqu’elle cessera, il faudra expliquer aux parents que demain le repas sera trois fois plus cher. Il y a de fortes chances pour que d’ici là le budget cantine des familles soit converti en iPhone 3012 et Nike Air 245, sans parler du gaz russe… Bref, ailleurs. Pour s’assurer que la revitalisation rurale aille bien à la revitalisation locale, il aurait pu être imaginé de reverser aux familles la différence de prix en Pelloux (la monnaie d’ici). À ce propos, je demande s’il a été envisagé non pas de baisser le prix du ticket mais d’augmenter la qualité des repas. La réponse est sans équivoque : « La qualité est excellente. » Effectivement. Je précise ma pensée en évoquant la possibilité d’un approvisionnement non seulement local mais aussi bio. La réponse est plus équivoque. Prendre la viande ailleurs qu’au boucher est impossible et quant à un approvisionnement en légumes auprès des maraîchers bio, dont la revitalisation du porte-monnaie est une question existentielle, et qui sont juste à côté… c’est compliqué… C’est comme une proximité inaccessible. Sont évoqués des problèmes d’approvisionnement, de distribution, de filière…

En touche

Revenons à nos euros. Le ticket cantine est donc passé de deux-euros-soixante à un euro au début de l’année. Cette histoire, pour peu, tiendrait presque d’un conte de Noël si elle n’était vraie. Un conte populaire. Vous savez tous que l’argent ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Ce n’est donc pas à l’hippodrome de Pompadour, pourtant proche, que M. le maire a trouvé le Graal… mais bien au bord d’un terrain de rugby, parce qu’il se dit – et vous ne le saviez peut-être pas – que « sous le crampon y a parfois du pognon ». C’est ainsi que, discutant avec un élu – certainement de l’équipe adverse, comme quoi le rugby est effectivement un sport fair-play –, notre édile a découvert en ce dimanche de décembre pluvieux l’existence du ticket cantine à un euro, un dispositif d’État mis en place depuis deux ans dans le cadre de la revitalisation des communes rurales, ces fameuses communes situées dans les Z.R.R… Grosso modo les trois quarts de la Corrèze… Personne n’était au courant. L’information n’a pas circulé dans les milieux autorisés.

Que le meilleur gagne !

Certes fin 2021, nous sommes encore dans la période Covid. Ce qui pourrait expliquer que l’information a mal circulé entre l’État et les communes. Mais tout de même : comment est-il possible qu’une mesure d’aide nationale visant à gommer des inégalités territoriales ne puisse pas trouver à s’appliquer automatiquement partout où elle a été considérée comme nécessaire ? La logique républicaine voudrait a priori que ce type de rééquilibrage soit de l’ordre de la loi. S’il est constaté qu’il faut aider les zones rurales identifiées comme dévitalisées (peu importe la réalité du propos), les communes rurales concernées devraient avoir droit d’office aux aides compensatrices sans avoir à les quémander ou – pire encore – à les débusquer. Cette façon de faire génère de fait de l’inégalité dans l’inégalité. Elle attise convoitise et compétition intercommunales. Léon Zitrone doit en grommeler dans sa bière : « Mon cher Guy Lux, nous avons marqué des points dans la modernité : Intervilles est maintenant réalité, un grand Pokémon Go à la subvention ! »

Pokémon Go, Black friday et République en solde

Le « Notre projet de nous tous » avance donc à grands pas, ici comme ailleurs. C’est qu’il ne date pas de la dernière élection, ni même de celle d’avant, ni même de celle d’avant… Il s’agit bien d’une douce révolution entrepreneuriale de tout ce qui régit nos relations humaines. Mitterrand était loin du compte quand il disait qu’après lui il n’y aurait que des comptables et des gestionnaires. Le « Notre projet de nous tous » va bien au-delà : il n’y aura plus que des entrepreneurs, des entreprises et des logiques entrepreneuriales. Et la commune y sera une entreprise comme les autres ! La devise : être opportuniste ou ne pas être. M. le maire me confiait que, grâce à la vélocité de l’ancienne secrétaire de mairie dans la course à l’échalote, il y aura bientôt le wifi sur la place du village ainsi qu’au camping municipal. Un clic au bon moment et c’est quinze-mille euros qui sont tombés, soit 100 % de prise en charge par l’Union européenne ! C’était un jour de chance, entre midi et midi trente. Fallait y être ! « Bon là on y était, mais parfois on n’y est pas, on ne peut pas tout savoir, on rate des aides. Il faudrait embaucher des chasseurs de primes », me dit M. le maire pour conclure…

PHILIPPE VAN ASSCHE

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.