Moi, Président, je vous le dis, on n’a pas assez de pensées positives sur ce monde, on n’a pas assez de paroles constructives sur ce monde. On n’écrit pas assez de choses en faveur de ce monde d’urgence et de violence. Manifestons sans inhibition notre fierté d’avoir oublié les enseignements et largement entrepris l’enterrement de nos enfants sous le poids de l’argent. Proclamons la justesse de notre choix d’avoir librement donné le pouvoir aux barbares.
Oui, soyons fiers d’avoir su construire puis imposer aux esprits archaïques ce modèle universel de libre-échange et de guerre économique mondialisée qui stigmatise ses victimes et nourrit les îles Caïmans. Plutôt que de se plaindre sans cesse sauront-ils, ces innombrables contempteurs du système optimisé qui gave leurs corps et lyophilise leurs esprits, se lever comme nous le fîmes et lutter pour un monde où nous ne parlons plus aux arbres ni ne respirons les fleurs, où les paysans et les fraises poussent sans terre, où les vieilles gens meurent sans bruit dans leurs camisoles d’accompagnement médicalisé ?
Bon sang mais disons-le proclamons-le quel bonheur de construire toutes ces prisons – et de les donner en concession – et d’y loger de braves gens – tant apparaît évidente ainsi la différence avec nos propres maisons et nos propres comportements ! Mes amis, puisque la plupart des victimes de Tchernobyl ne sont pas encore nées, pourquoi diable devrions-nous nous en inquiéter ?
Félicitons-nous car, à l’issue de luttes innombrables et souvent épiques, nous avons réussi à créer de la misère et du mal-être dans des sociétés d’opulence matérielle. Qu’en serait-il si ça avait été à d’autres que nous, moins attachés aux valeurs de solidarité et de partage, que cette tâche essentielle et ingrate avait été confiée ? Pourquoi devrait-on avoir honte de dire qu’il y avait tout simplement trop d’espèces vivantes peut-être pas parasites ni nuisibles mais enfin peu agréables superflues trop grosses trop petites trop bizarres trop autres, et comment ne pas nous réjouir de toutes les réserves foncières que leur disparition laisse à notre soif de béton et de bitume ?
Oui camarades !
Cessons de battre notre coulpe, soyons fiers de ce que nous avons fait. Et surtout, jamais, surtout jamais n’abandonnons notre lutte.
Par BERNARD DEGLET
Note
1. Texte extrait de Moi, Président, éditions Gros Textes, 2024. grostextes.fr/publication/moi-president/
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