Couverture du livre "Chiapas Pas !" – titre en lettres rouges sur fond clair, avec la mention "Sycomore" – en lien avec l'article sur le café du Chiapas et la lutte zapatiste.

Devenir rebelle en buvant du café

Depuis un certain temps, j’entends l’ami Christophe évoquer le café du Chiapas, qu’il reçoit chez lui en palette puis distribue seulement à ceux qui l’ont commandé… Évidemment j’écris cet article en en buvant une tasse, et j’ai bien l’intention, comme il est doublement bon, de participer à la prochaine souscription. Si vous aussi, écrivez à latroussecorrezienne@ilico.org qui transmettra.

Bon en goût et bon en valeur

L’incroyable est que le café d’aujourd’hui est une persistance de l’esclavage d’hier. Cette plantation s’est développée avec la traite des Noirs et il n’est toujours pas possible d’acheter directement du café au producteur, même le café du Chiapas. C’est pourtant un produit majeur du commerce équitable. Les producteurs de café partout dans le monde ne semblent pas en mesure encore aujourd’hui d’utiliser internet pour vendre directement au consommateur final, et lui envoyer un colis. Bizarre, non ?

Le café du Chiapas dont on parle vient de la zone du Caracol1 d’Oventik à travers la coopérative Yachil Xojobal Chulchan, qui a plus de 1 000 membres, et du Caracol de Roberto Barrios, qui regroupe environ 300 producteurs. Entre les producteurs et moi, il y a deux structures éthiques : de leur côté une coopérative qui regroupe les producteurs sur leur territoire et de mon côté une association qui regroupe les consommateurs sur leur territoire.

Une histoire amère, comme le café

Avant de demander à Christophe de m’en dire plus, j’ai fait mes classes. Rápidamente, j’ai réalisé que l’histoire du Chiapas était très très riche. En voici une version courte.

Le Chiapas est un État du Sud du Mexique, peuplé d’indigènes dits les Chiapanèques, qui a été colonisé par les Espagnols au 16e siècle, puis a déclaré son indépendance en 1821. Puis, c’est là que ça se complique et prend une sacrée envergure : ils ont fait un référendum ! 125 ans avant le premier référendum en France, en 1946… Revendiqué par le Guatemala, le Mexique l’a finalement conservé, alors qu’il est un territoire marginal aux mains de grands propriétaires terriens. L’État mexicain, transformé par la révolution de 1910, avec Pancho Villa et Emiliano Zapata, y a maintenu la paix sociale en réquisitionnant des terres pour les redistribuer aux indigènes. Grâce aux ejidos4, une forme de propriété collective inaliénable, qui permit aux indigènes de développer une agriculture de subsistance jusqu’en 1994 où l’ALENA2, l’accord de libre-échange nord-américain, non seulement retira toute valeur marchande à cette agriculture vivrière, puisque les produits américains étaient moins chers, mais supprima aussi le caractère inaliénable des terres indigènes.

Le café comme outil de financement de la lutte

Une armée, El Ejército Zapatista de Liberación Nacional (EZLN3), qui mit dix ans à sortir de la clandestinité, de 1983 à 1993, prit le contrôle en 1994 jusqu’à aujourd’hui d’une partie du Chiapas. Ce contrôle est fondé sur les accords de San Andrés, signés en 1996 puis réfutés par le gouvernement. Ils sont malgré tout mis en œuvre unilatéralement par l’EZLN, qui depuis fait face à une contre-insurrection soutenue par le gouvernement via l’armée mexicaine et devient un symbole de la lutte altermondialiste, c’est-à-dire pour une autre organisation du monde.

En 2002 se forme l’association Échanges solidaires, émanation du CSPCL5, qui organise la vente d’un café du Chiapas, dont les recettes sont versées aux communautés zapatistes, celles-ci paient le café aux coopératives qui le produisent, les coopératives paient les producteurs et décident des investissements selon les besoins collectifs, en santé et éducation par exemple.

Ces communautés perdurent de manière plutôt extraordinaire, grâce à un équilibre de situations géographique et politique. C’est loin du pouvoir mexicain central, qui est affaibli par le narco-trafic. Elles sont aujourd’hui exposées à la violence des narcotrafiquants qui reproduisent pour la culture de la coca la réduction des indigènes en esclavage. Ces peuples sont en lutte depuis cinq siècles, et ça continue.

De la lutte des classes à une tasse pour deux luttes ?

Le café n’est pas mauvais pour la santé, jusqu’à une certaine quantité. La caféine agit principalement comme antagoniste des récepteurs à adénosine dans le cerveau. En d’autres termes, elle masque au cerveau les neurotransmetteurs de la fatigue. Le cerveau ainsi mal informé de l’état réel du corps continue de lui demander de fournir le même travail, jusqu’à épuisement. Donc du café à bon escient : quand on a besoin de masquer ponctuellement sa fatigue ou juste pour le plaisir, raisonnablement.

En plus, pas de coca dans ce café-là, mais saviez-vous qu’il y en a dans notre PIB depuis 2018 ? Boire ce café du Chiapas, c’est un peu financer notre libération à la fois des pouvoirs central et stupéfiant.

Alors, une p’tite tasse ?

Par THOMAS JOURNEL

Notes

1. Le Caracol, qui signifie « escargot, coquillage », est le chef-lieu du gouvernement régional zapatiste, composé de délégués élus des municipalités autonomes.
2. ALENA – Accord de libre-échange nord-américain (Canada, États-Unis, Mexique), signé en 1994.
3. EZLN – Ejército Zapatista de Liberación Nacional (Armée zapatiste de libération nationale), mouvement révolutionnaire indigène du Chiapas.
4. Ejidos – Forme de propriété collective inaliénable des terres au Mexique, issue de la révolution de 1910.
5. CSPCL – Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte, qui existe depuis 30 ans.

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