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La Trousse Corrézienne

Local, LTC 55 · 18 juillet 2026

Résister, exister -3-

Photographie en noir et blanc de Herbert Matzel, extraite de sa carte de travailleur étranger. Il s'agit d'un jeune homme souriant, photographié en buste, portant une veste à col. Photo provenant des archives de la police allemande.

Une enquête historique, politique et sensible, menée en Corrèze, par les descendants d’une bande de terroristes et d’indésirables. Ou : comment le courage et la solidarité ont pris le pas sur la peur et l’égoïsme entre 1942 et 1945 en Corrèze, dans la commune de Saint-Martin-la-Méanne – qui a hébergé et aidé une dizaine de familles de Juifs immigrés et Résistants. Ou : pourquoi et comment interroger l’Histoire, chercher des traces et des témoignages après tant d’années ? Pour La Trousse, nous tenterons de faire revivre cette aventure généreuse en livrant nos trouvailles, nos rencontres… et nos questionnements.

👉 Lire l’article complet sur Édith Lehmann et Saint-Martin-la-Méanne

👉 Lire l’article complet sur les familles juives réfugiées à Saint-Martin-la-Méanne

Les trois auteurs du feuilleton « Résister, exister » ont promis d’explorer, pour ce dernier chapitre, le pourquoi et le comment de leurs recherches. Ils choisissent cette fois d’écrire séparément.

Pierre Chastang est né à Saint-Martin-la-Méanne après la guerre, fils du Résistant communiste René Chastang qui a hébergé des Juifs immigrés Résistants entre 1942 et 1945

Oui, le capitalisme porte en lui la guerre ; il ne sait pas, ne peut pas faire autrement. Et le monde tourne ainsi, enfermé dans un temps circulaire où se perdent les leçons de l’Histoire, ces « fleurs du temps qui passe ». Alors la guerre revient. Elle vient d’en haut et tombe sur les peuples à l’insu de leur plein gré. Pour eux commence dans leur vie une parenthèse, une parenthèse de souffrance que chacun préfèrera oublier quand la parenthèse sera refermée. Oubli salutaire mais oubli mortifère qui prépare une nouvelle parenthèse… 1945-2025, 80 ans de jours heureux, de moins en moins heureux, de nouveau menaçants. Et une lettre de 1971, comme un coup de sonnette, un avertissement et les fleurs du temps passé éclosent de nouveau, arrosées par Frédérique et Ariel. Des fleurs-questions couleur arc-en-ciel et qui nous éblouissent, comme par exemple : « c’est quoi, cette banalité du bien dans laquelle s’est installée alors notre petite commune ? » Et des fleurs-personnes, des bleues et blanches qui se sont fait honneur en ne dénonçant pas, et des rouges, héros ordinaires avec ou sans armes et héros extraordinaires venus d’ailleurs parmi lesquels Herbert Matzel comme ultime symbole.

Parenthèse refermée donc, en attendant la prochaine ? En tout cas, parenthèse à la fois sombre et lumineuse qui éclaire ma vie et qui a permis au plus grand nombre de vivre sans vraie peur du lendemain.
Mais alors, un paradoxe : dans notre bouquet de questions, cette fleur fanée par la facilité, l’abondance, l’insouciance est désormais là, comme si le mal revenait dans la banalité de nos vies. C’est devenu sensible depuis quelques années dans notre petite commune. Qu’en est-il en vérité de cette banalité du bien qu’elle a su exprimer voilà presque un siècle ? Faudra-t-il attendre l’ouverture d’une nouvelle parenthèse pour qu’il en soit ainsi ?

Frédérique Perrin vit à Saint-Martin-la-Méanne, petite-fille d’un déporté politique mort au camp de Mauthausen

« J’étais un homme qui avait un but », écrit Herbert Matzel à sa sœur, deux heures avant d’être exécuté au Mont Valérien, le 21 avril 1943. C’est lui, ce jeune déserteur de l’armée allemande qu’évoque Edith Lehmann dans sa lettre de 1971 aux Chastang, qui les ont hébergés pendant la guerre : « En parlant, il accroché1 », séquelle des tortures subies par Herbert au camp de Dachau et qui lui rendent difficile la parole. Ils sont un groupe de communistes allemands guidés jusqu’à Saint-Martin-la-Méanne, à Murat, par Edith qui organise leur venue. Engagés volontairement dans cette lutte – après l’Espagne, la France –, ils côtoient les Résistants du coin, sous les ordres de Constant Magnac, alias Commandant Jean-Paul, ils se retrouvent au travail forcé de bûcheronnage et dans l’action résistante avec les réfugiés juifs étrangers, les Lajtner, Fleiszbein, Rachmut, pour ceux que l’on connaît. Le petit groupe, dénoncé en mars 1943, change de planque et s’en sort, sauf Herbert.

Les archives de la police allemande détiennent un dossier imposant sur ce groupe, nous le découvrons et le traduisons fin 20242. Ariel, qui fait cette trouvaille, nous communique « avec un serrement de cœur » la dernière lettre du condamné à mort de 27 ans. Un coup de vent souffle dans les voiles et soulève les feuilles qui recouvrent notre chemin de chercheurs d’histoire. Je m’y suis engagée timidement, en crabe, voire à reculons, sur ce sentier. Pourquoi ai-je insisté ? Mon histoire familiale, mon engagement politique ? Pas que. Il s’agit de mon aujourd’hui, de notre aujourd’hui, il s’agit de rappeler le « but » et de se cramponner au chemin, sans trémolo ni narcissisme. Je l’ai su, je le sais. « Ne vous laissez pas abattre comme moi », écrit Herbert à sa famille avant d’être exécuté. René Char, poète et chef d’un réseau de Résistance, écrit au même moment et à la lumière d’une bougie ses Feuillets d’Hypnos : « Autant que se peut, enseigne à devenir efficace, pour le but à atteindre mais pas au-delà. Au-delà est fumée… Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats3 ».

Ariel Fleiszbein est la fille et la petite-fille d’une famille de Juifs immigrés Résistants hébergés à Saint-Martin-la-Méanne entre 1943 et 1945, elle milite pour le peuple palestinien

Photographie en noir et blanc de Herbert Matzel, extraite de sa carte de travailleur étranger. Il s'agit d'un jeune homme souriant, photographié en buste, portant une veste à col. Photo provenant des archives de la police allemande.
Herbert Matzel, photo de sa carte de travailleur
étranger, archives de la police allemande.

Sans doute est-ce une inquiétude souterraine qui a alimenté cette recherche : ne pas savoir endiguer la violence extrême que l’espèce humaine propage dans le monde. Pendant et après chaque massacre, le vrai travail de responsabilité et de mémoire, exigeant en temps et courage, est balayé par l’empire de la productivité – il se résume à une histoire simplifiée à raconter aux enfants et à vendre en séries-télé, alors qu’il s’agit « d’un impératif moral, juridique et humain : reconnaître les faits, les nommer, se tenir aux côtés des victimes et exiger la fin de la destruction et de l’extermination » ainsi que l’écrit B’Tselem4 reconnaissant enfin le génocide palestinien mené par Israël (972mag.com). Que les enfants de victimes deviennent bourreaux, n’est-ce pas l’illustration de notre société-monstre ? Et encore nous disons : qu’ai-je à voir avec cette guerre-là ? Ou cette indépendance ? Ce génocide ? Ce monde ? Qu’y puis-je ? L’atomisation de la société permet ce genre de questions et un confortable laisser-penser d’irresponsabilité. On se pense loin du crime alors que chaque geste quotidien en compose les rouages. On ne se pense qu’individu alors que nous sommes tous – qu’on le veuille ou non – les mots d’une même histoire.

Une lettre dactylographiée du Comité de Libération de Saint-Martin-la-Méanne, Corrèze, datant de 1945. Le document atteste des actions héroïques d'« Otto Lehmann » (dossier Lehmann) dans la Résistance, notamment lors des attaques de Tulle et d'Égletons. Elle est signée à la main par les chefs locaux de la Résistance, Émile Dichamp et le Commandant Michel. Le document porte un tampon officiel de l'armée.
Lettre du comité de Libération des FTP de Saint-Martin-
la-Méanne signée par les chefs locaux de la Résistance,
Émile Dichamp et le Commandant Michel, 1945, dossier
Lehmann, archives de la police allemand

Ce sont peut-être nos fantômes qui nous ont convoqué·es pour cette enquête. Et la lettre d’Edith nous a ouvert un monde où les êtres étaient conscients de leurs responsabilités. Nous nous y sommes ressourcé·es pour affronter la violence de notre présent. Edith et Otto auraient-ils éprouvé à nouveau ce besoin aussi en 1971 ? À la lettre des Lehmann a répondu, comme en écho, celle d’Herbert Matzel. Si elle n’est jamais parvenue à sa sœur, sa destinataire, la missive a été reçue par son père, transmise à Otto après la guerre, puis, 80 ans plus tard, a été jointe dans un courriel d’une archiviste allemande. Bien qu’elle ne nous ait pas été destinée, cette dernière lettre s’adresse à nous tous·tes, et en la lisant, nous avons su que nous l’attendions. Cette lettre d’un jeune homme qui va à la mort nous exhorte à vivre debout. N’ayez pas peur, nous dit-il, ne vous laissez pas aveugler, « regardez droit devant vous » et « ne m’oubliez pas ».

Notes

1. Lettre écrite par les Lehmann aux Chastang en 1971, point de départ de notre recherche, voir Trousses nos 53 et 54.
2. Archives de la Police allemande, trad. Joséphine Mattatia.
3. René Char, Feuillets d’Hypnos, Gallimard, 1946.
4. Organisation israélienne de défense des droits humains.

Par AFP

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