Nous sommes plusieurs à avoir été touchés par l’histoire de Résistance à Saint-Martin-la-Méanne contée par AFP (notez le clin d’œil du pseudo) dans les trois précédents numéros, Ariel, Frédérique et Pierre. Alors que notre époque est de plus en plus sombre, gravir les mêmes marches, plus de 80 ans après ceux qui se sont battus pour la liberté me remplit d’émotions. Voici le fruit de mes échanges avec Frédérique et Pierre. À l’heure où, comme le dit Ariel, dans notre « société-monstre […] les enfants des victimes deviennent des bourreaux », parler, raconter, encore et encore, nous apparaît comme une absolue nécessité.
Parler du vivre ensemble qui a été parfois possible, de « cette manière d’être au monde ». De ce village qui accueillait Juifs et résistants, où non seulement ceux qui n’appartenaient à aucune de ces catégories ne dénonçaient pas mais protégeaient. Pierre s’interroge, « pourquoi est-ce que le père N., pro-allemand, ne dénonce-t-il pas ? Par peur du maquis ou par humanité ? ». Parler de ceux qui préviennent de l’arrivée des Allemands pour permettre la fuite à ceux qui doivent se cacher. Cette solidarité avait lieu à Saint-Martin, mais pas que, d’autres exemples viennent étayer notre histoire.
Table des matières
Solidarité
C’est un policier français qui a permis à Otto Lehman, accueilli plus tard en Corrèze par le père de Pierre, de s’évader d’un camp de prisonniers en partance pour Auschwitz. Et Arlette, la fille de Chaïm, le tailleur juif, dont j’ai en main le témoignage, a compris bien des années plus tard qu’un policier qui était venu arrêter son père, la nuit de la rafle du Vél d’hiv (du 16 au 17 juillet 1942), les avait lui aussi sauvés. Chaïm, né en Pologne, qui avait adopté en France le prénom d’Armand (signifiant en germanique homme fort), était déjà caché, prévenu par le concierge de l’arrivée de la police. La mère d’Arlette, Chaja, a fait mine, comme on le lui avait conseillé, de n’avoir aucune nouvelle de son mari. Mari qui, bien qu’immigré, avait fait le choix de rejoindre l’armée française en 1939, avant de s’évader après avoir été fait prisonnier avec son régiment en 1940. La supercherie a marché puisqu’un des deux policiers venus les arrêter a déclaré à la mère d’Arlette :
« Vous avez de la chance, on n’emmène pas encore les femmes avec des enfants de moins de 18 mois [la petite sœur d’Arlette]. »
Sauf que l’Histoire a montré que de nombreuses femmes et jeunes enfants ont été détenus au Vél d’hiv avant d’être déportés, et que la majorité n’a pas survécu. Alors Arlette, malgré son jeune âge (quatre ans et demi) n’a pas oublié la terreur de la rafle, l’appartement retourné à la recherche de son père, mais elle n’a pas oublié non plus la solidarité, ceux qui ont aidé, le récit de sa mère de l’exil en Corrèze, en zone libre. Les somnifères pour endormir les enfants et voyager sans bruit, les conducteurs de train qui les ont fait voyager au péril de leur vie. Elle n’a pas oublié non plus la douce vie menée à Soumailles (douce en comparaison avec la misère dans laquelle sa famille vivra en rentrant à Paris), la maison mise à disposition par Marthe Soustre, une dame du village. La nourriture reçue en échange des costumes taillés par son père. Qui plusieurs fois encore a échappé, par miracle ou grâce à des gens, à l’arrestation et à la déportation. Il est à noter que les Allemands sont passés par Soumailles entre le 9 et le 10 juin 1944, après avoir pendus 99 personnes à Tulle et avant de perpétrer le massacre d’Oradour-sur-Glane. Chaïm, qui n’avait pourtant pas de faux-papiers, n’a pas été fusillé, l’étoile jaune avait-elle étrangement choisi de veiller sur lui et les siens ?
Mais encore ?
Parler de cette solidarité qui a existé, d’accord, mais « qu’est-ce que ça nous dit pour aujourd’hui » ? Avons-nous un idéal commun pour lequel se battre ? Un ennemi commun contre lequel s’unir ? Frédérique dit qu’il est
« plus facile de se battre contre que pour car cela offre plusieurs portes d’entrées », cela permet un éventail de résistance. « Les persécutés qui fuient et ceux qui viennent spécialement pour abattre le fascisme. »
Pourquoi aujourd’hui n’arrivons-nous pas à nous unir contre le fascisme ? Contre la barbarie ?
Le fascisme ne semble plus être un ennemi pour le peuple, ceux qui votent extrême droite sont aussi des gens qui vont mal.
« Le modèle capitalo-fasciste s’est imposé, le capital s’est débrouillé pour détruire l’emploi, créer une misère généralisée. »
Pourtant, le capital ne semble plus lui non plus être un ennemi, au contraire, tout le monde veut sa part du gâteau. Et le martèlement télévisuel n’arrange rien, désunit les gens au lieu de les unir, Pierre n’est pas tendre et parle de
« bourrage de crânes pour cervelles molles ».
Mais comment en est-on arrivé là ? Est-ce qu’on va laisser les grands groupes
« supprimer l’Histoire pour empêcher les gens de réagir » ?
Non, non, à La Trousse on va continuer à parler, à raconter.
Parler de ceux dont la venue a été organisée, notamment par Edith Lehmann dans la France occupée, pour résister, se battre, pas uniquement pour se cacher. Ceux que Frédérique nomme des
« militants politiques professionnels » : les « camarades de tous les pays » qui se retrouvaient là où il y avait lutte, là où le fascisme s’imposait. « Partir, parce que quelque chose est possible quelque part. ».
Otto Lehman était passé par plusieurs luttes avant d’arriver en France, toutes portées par l’espoir d’un autre monde.
Parler du « pour quoi » de la lutte, de l’idéal révolutionnaire qui les a tous habités, de cette
« volonté de justice sociale et de fraternité, de cette volonté d’égalité entre tous ».
Dans les dernières paroles des fusillés revient souvent le pour quoi ils ont résisté, « pour que le monde soit meilleur », « pour ceux qui viendront après ». Est-ce que ces « buts à atteindre » sont aujourd’hui devenus des utopies pour que l’on n’ait plus la force de résister ? L’avenir semble-t-il si noir pour qu’on se désintéresse de ce qu’il va advenir ? Et pourtant, le jeune Matzel, déserteur de la SS, résistant, dont la lettre est parvenue dans les mains de nos, comme ils le disent, « descendants d’indésirables », nous le rappelle, il a
« porté son sort en tant qu’homme »
et nous demande d’y penser, de ne pas oublier. Il a été capable de faire des choix, serons-nous au moins capables de nous rappeler ? Nous rappeler qu’ils se sont battus pour nous, que certains ont été soignés à Brigoux (commune de Gros-Chastang), où il y avait, sous couvert d’un élevage de poulets, un hôpital de la Résistance ?
Serons-nous capables
« d’aller chercher les gens dans leur indignation vers un objectif juste » ?
Capables de faire augmenter ce déprimant pourcentage énoncé par Pierre ? Sur la population mondiale,
« seul 0.5 % lutte, s’intéresse, comprends et attrape le réel »…
Et Fred de conclure,
« la lutte n’est pas un hobbie, c’est une nécessité ».