Illustration de Gébé montrant l'annulation du festival l'an zéro

(L’AN) ZÉRO POINTÉ sur le plateau de Millevaches

Mardi 2 juillet, terrasse d’un café, je lis dans La Montagne : « Festival : Pourquoi des organisateurs de l’An Zéro à Gentioux (Creuse) ont été pris à partie lundi sur le plateau de Millevaches ? » L’article parle d’un gros festival prévu fin août à Gentioux et rend compte du désaccord profond entre les organisateurs de ce gros truc et des habitants. Cette nouvelle du 2 juillet est mon premier contact avec l’An Zéro (cf. encadré, page suivante) et La Bascule (cf. encadré, page suivante). Je cherche à connaître l’avant pour comprendre le maintenant, me faire une idée. Je suis les soubresauts de l’après. Je comprends rapidement que surtout, surtout, ce gros truc débarque avec des gros sabots, fleur au fusil. Ouh, ouh, on arrive, on bascule, qui veut être avec nous ? Sans savoir visiblement où ils débarquent. Une histoire ratée.

La bascule déboule

Maxime de Rostolan est le fondateur du réseau Fermes d’avenir, et du financement participatif Blue Bees. Les partenaires de fermes d’avenir sont des acteurs privés, et « notamment la grande distribution » (Casino, Métro, Fleury-Michon…), choix clairement assumé et défendu.

Fin 2018, M. de Rostolan démissionne de Fermes d’avenir. Après avoir voulu créer un réseau qui change le monde de l’agriculture, il veut accélérer le changement du monde tout court. Il est urgent de basculer.
Février 2019 il lance donc son mouvement de lobby citoyen La Bascule en s’appuyant sur un groupe d’étudiants de grandes écoles et le 28 février, l’appel
« à créer les conditions favorables à un sursaut démocratique en concevant un mouvement de lobby citoyen inédit » est relayé.
La Bascule : une grosse machine au baratin plutôt généraliste pour le citoyen ramant sur terre. Mais une grosse force de frappe grâce à l’entregent accumulé par Maxime de Rostolan. La Bascule s’installe à Pontivy dans une clinique désaffectée, mise à disposition pour six mois et mène ses actions.

La bascule découvre le plateau

Le 11 février 2019, jour où François de Rugy, ex-ministre, visitait « pour la deuxième fois en deux ans la ferme Emergence bio de Pigerolles à Gentioux », La Montagne titre : Le collectif l’Affaire du siècle veut-il refaire le Larzac 2003 sur le plateau de Millevaches ? Où l’on apprend que « Si la ferme Émergence bio a été pressentie, c’est une question de réseau : « Je suis en contact depuis plusieurs années avec Maxime de Rostolan, le fondateur de Fermes d’avenir, qui est partie prenante dans l’Affaire du siècle » ».
Affaires de réseau donc. « Le plateau de Millevaches est symbolique, il y a eu beaucoup de poches de résistance » explique M. de Rostolan le 8 juin. Mais sur le texte d’annonce6 il n’est fait aucune référence de la vie actuelle sur le plateau. Comme si le festival arrivait dans une terre de résistance certes, mais sans résistants. Le portage du festival bascule ensuite à La Bascule.

La Montagne du 29 mai titre : Un festival écolo de masse, baptisé l’An Zéro, se précise à Gentioux-Pigerolles (Creuse) fin août. Celle du 08 juin : En pleine préparation, le festival l’An Zéro, qui aura lieu à Pigerolles se dévoile. Et le 29 juin : les initiateurs de l’An Zéro organisent une réunion publique à Faux-la-Montagne.
Le festival se précise fin mai, se dévoile en juin, et après, après, après, les organisateurs invitent à une réunion publique. Le 29 juin est le premier rendez-vous avec une population locale, pour un grand raout écolo prévu fin août. Juste après la sortie d’une chronique très critique sur le festival en route, dans IPNS de juin. C’est-à-dire trop tard. Et plus que maladroit, pour être gentille, dans la façon de faire.
Bref, 1er juillet, première réunion publique. Clash. C’est bien ce que retrace, le comité La bouscule, opposé à la tenue du festival, dans son communiqué de presse paru sur le site d’informations hebdomadaires Lundimatin.

Maxime de Rostolan rêvait de refaire un Larzac 2003 qui l’avait tant enchanté lorsqu’il y avait participé avec Manu Chao, mais il a oublié qu’il n’est pas le paysan du Larzac qui invite chez lui. Et, c’est aussi ce qu’ont reconnu les basculeurs bousculés : « Arriver du dessus en proposant quelque chose sans se rendre compte de la réalité du territoire, c’était une connerie phénoménale »,
dit l’un des bénévoles de la Bascule sur France Bleu Limousin.

Triste suite pour le territoire

Le 3 juillet le festival est annulé à Gentioux, mi-juillet il est annoncé à Guéret. Le 1er août, les organisateurs annoncent l’annulation définitive, pour des motifs financiers dans une tribune de Wedemain. Mais, au milieu des déboires financiers, la tribune relate en particulier « une campagne de discréditation de l’An Zéro par une (micro)sphère d’activistes, partisans d’une approche révolutionnaire. Ils ont lancé des rumeurs afin de semer le doute autour de nos intentions. Les dernières semaines, des tribunes d’anonymes à l’amalgame facile ou de journalistes à l’éthique curieuse, qui tentent absurdement de faire passer notre initiative pour macroniste et complaisante avec le capitalisme, minent notre quotidien en mettant notre motivation et notre image à rude épreuve. »
Qui sont ces journalistes, et dans quoi écrivent-ils ? Aucune référence. Dommage. Est-ce Reporterre ? Politis ? IPNS ? Lundimatin ? La Bogue ?

Le 2 août, les élus de Gentioux ont voté une motion « pour bien vivre ici », orientée contre les ultras. Elle cite en particulier les propos du député macroniste creusois : « la dérive totalitaire de l’ultra-gauche du plateau de Millevaches est inquiétante. Persuadés de détenir seuls la vérité, ils s’opposent à toute autre organisation qui viendrait empiéter sur leur fonds de commerce, ils rêvent d’une société totalitaire qui nie toute démocratie. Ils menacent, sont antisociété de consommation, anti-propriété, mais se jugent seuls propriétaires du plateau et de son esprit. »
Cette tribune amalgame en deux camps (les gentils et les méchants) et attise le feu, ce qui ne devrait pas être le rôle des élus.
La montagne du 6 août relate le vote de cette motion sous le titre Polémique et donne la parole à la maire de Gentioux, mais aussi à celle de Faux-la-Montagne. Celle-ci a un sentiment beaucoup plus apaisé du territoire et affirme qu’« il n’y a pas de zone de non-droit ici ». Elle parle d’un plateau vivant, où des jeunes porteurs de projets s’installent comme elle l’a fait avec d’autres en créant Ambiance Bois il y a maintenant presque quarante ans. Et surtout elle parle de diversité.

Les territoires et le territoire

Fin des années 80 le mot territoire émerge dans la littérature scientifique, politique et journalistique. Deuxième décennie du 21ème siècle, les décideurs, les élus nationaux, les journalistes, « vont dans les territoires », comme avant, ils allaient en province.
Passer du singulier, le territoire au pluriel, les territoires a un sens, un effet : cela gomme immédiatement la particularité d’un territoire, cela le rend anonyme, les rend uniformes en image et en histoire.
L’utilisation de ce pluriel nie l’existence même d’un territoire. Comme celui de fief, utilisé en veux-tu en voilà, par les journalistes nie l’existence même d’une démocratie.

Un territoire est un espace marqué. Ce qui ne signifie pas exclusif. Juste qu’il faut avoir les yeux ouverts et les oreilles itou pour comprendre et que les cultures s’ajustent. La bascule dit : « Construisons ensemble la bascule des territoires. » Ses groupes locaux sont actuellement plutôt urbains, comme les étudiants à l’origine de la Bascule. Leur territoire, c’est d’abord leur réseau. Ils ont, semble-t-il, peu d’expérience concrète de territoire, même s’ils utilisent le mot. Ils n’ont pas regardé où ils mettaient les pieds, ils sont entrés sans frapper chez quelqu’un sans le connaître, sans connaître l’esprit des lieux.

Le plateau de Millevaches

Un lieu d’insoumission à un pouvoir et un lieu d’accueil. Voilà ce qu’est pour moi l’esprit passé et présent de ce lieu. J’ai découvert en 1994 le monument aux morts pacifiste de Gentioux. J’ai vu à Faux-la-montagne la rue qui porte le nom d’un insoumis à la guerre d’Algérie. Belles illustrations des marques qui font qu’un espace est territoire.
Le plateau, comme territoire historiquement insoumis aux ordres imbéciles et à la facilité de pensée. Bref, un plateau radical et vivant. Quand on s’y pose, ce n’est pas pour la nature préservée, le paysage, le climat, comme dit Michel Luleck dans la Montagne du 20 mars 2017 qui donne la parole à dix habitants du plateau. L’histoire construite, la vie façonnée influencent les choix. Et ceux qui arrivent le font vivre, comme ceux qui sont restés. Dans leur diversité.
(suite, page suivante…)
(… Suite de la page précédente)

Que ce soit dans leur communiqué de presse7 ou dans l’article d’IPNS de juin 2019, des habitants du plateau affirment clairement leur pensée non naïve : non, le changement radical nécessaire ne peut venir du monde qui a provoqué la catastrophe. Ils sont les résistants actuels à un monde qui continue à penser progrès et croissance. Et je pense savoir qu’ils n’ont pas envie de basculer avec Fleury Michon. Ils ne sont pas les seuls à penser ainsi. Le 1er juillet, ils l’ont crié.

Il me reste ce questionnement

Comment les jeunes militants de La Bascule, étudiants pour beaucoup, ont-ils pu porter haut leur volonté de convergence, de faire ensemble, de gouvernance partagée, volonté affirmée dans leurs écrits, en particulier dans leur communiqué d’annulation, sans penser un seul instant à aller se renseigner sur ce qu’est ce territoire, au moins sur le Net ? Sans penser à prendre contact bien plus tôt pour faire avec, justement. Ignoraient-ils que ce festival se profilait déjà depuis mi-février ? N’ont-ils jamais eu la curiosité d’aller voir les sites des associations locales, de lire IPNS en ligne, de sentir la température y compris sur les pages Facebook de certains ?
Lorsqu’ils nomment le festival L’An Zéro ont-ils regardé le film L’An 01 tiré de la bande dessinée de Gébé ? Ignorent-ils le sens libertaire et anticapitaliste de cette référence ?

Maxime de Rostolan qui le premier, dès février, a choisi l’endroit, n’est pas un caneton de l’année. Lui qui utilise très bien Facebook (ouah, on peut même choisir la date de nos lectures !), que savait-il de ce territoire ? Comment pense-t-il un projet dans une forme de gouvernance partagée ? Connaît-il L’an 01 ? Non ! Sérieux ?
Et qu’aurait coûté ce festival et à qui ?
Il y a urgence, c’est vrai, mais doit-on faire n’importe quoi pour autant ? J’en pleurerais, de savoir que certains agissent encore comme si la fin justifiait les moyens.

Le 24 juillet, paraissait sur le blog des invités, de Médiapart, une analyse critique de L’An Zéro, signée par de nombreux acteurs associatifs et militants reconnus. Rassurant.

L’an zéro

Présentation rédigée à partir des informations disponibles sur le site Internet : https://an-zero.org/a-propos/

L’An Zéro est un rassemblement citoyen qui se veut engagé et festif.
Il a pour objectif de connecter ceux qui font et ceux qui veulent faire, de donner une multitude de clés, de moyens pour les citoyens qui souhaitent agir. Pendant trois jours, des organisations engagées proposeront pour tous les participants des ateliers, formations, animations, conférences, concerts, happenings ou encore des épreuves sportives afin de créer une ambiance conviviale propice à l’apparition de synergies créatives et efficaces. cinq villages et une agora vont coexister pour répondre au besoin d’émergence des transitions écologiques sociales et démocratiques lors de ces trois jours. Mais avant tout, c’est un rassemblement qui témoigne d’une reliance des acteurs incarnant le changement et de la force collective qu’ils représentent.

La Bascule

Présentation rédigée à partir des informations disponibles sur le site Internet: https://la-bascule.org/

« Ça y est : un mouvement de lobby réellement citoyen se met en place ! »

La bascule résulte de la rencontre entre des étudiants engagés dans les marches pour le climat et Maxime de Rostolan. « en février 2019, à la faveur de conférences à l’INP de Toulouse et à Polytechnique, Maxime de Rostolan soumet aux étudiants présents, et notamment à l’association Together4Earth, l’idée de créer avec eux un mouvement de lobby citoyen ambitieux. […] Enthousiasmés par cette perspective qui propose une suite concrète et influente aux actions étudiantes engagées […], un certain nombre de jeunes décident de sauter dans l’aventure. […] Début mars, les premiers bénévoles de la Bascule débarquent à Pontivy pour réaménager une clinique désaffectée. Après trois semaines de chantier, l’ancienne polyclinique de Pontivy devient la Clinique de la Transition,
1er Quartier de Bascule, ou QB. On y vit, on y travaille, expérimente, plante, se plante, co-construit, rêve, ….on bascule ! »

L’objectif est : « La Bascule a pour ambition de faire émerger un nouveau modèle de société dans le respect de la nature et de l’humain grâce à l’intelligence collective, à la coopération et aux alternatives existantes dans toute leur diversité. Elle compte accélérer la transition démocratique, écologique et sociale en réunissant les moyens humains et financiers disponibles afin de propulser, catalyser et relier les initiatives engagées en ce sens. »

Avec des lignes rouges qui sont :

– La Bascule n’est, ni ne sera jamais un parti politique et, à ce titre, ne donnera aucune consigne de vote pour les élections ;
– La Bascule veille à ne pas recréer des projets déjà établis ;
– La gouvernance est clairement définie, les prises de décisions sont transparentes ;
– La méthode de travail de La Bascule privilégie le bottom-up, les propositions ne seront pas dictées mais émergeront directement des territoires et des initiatives existantes ;
– La gestion financière est transparente et est validée par un comité.

Par Marie-Laure Petit

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