Dessin humoristique sur la filière bois en Corrèze : un homme torse nu portant un tonneau étiqueté "Cognac" et "Using a safe ref", une scie à la main, avec un panneau "Made in Corrèze" et une pièce d'or brillante.

Tournée générale des petites scieries

Vous vous souvenez de la comédie feuilletonesque orchestrée par la mégascierie Fargesbois-Piveteau à Égletons ces dernières années ? Elle voulait doubler son activité, c’est raté, bref, tout a été raconté dans LTC (numéros 44, 50, 51 et 54). Mais qu’en est-il des petites scieries ? Le phénomène d’industrialisation et d’agrandissement touche aussi ce maillon de la filière bois. Elles disparaissent peu à peu, partout en France. « Dans le temps, il y en avait une dans chaque commune ! », voilà ce que j’ai entendu plusieurs fois de la part des anciens. Bon, elles sont où, elles font quoi, les « survivantes »1, en Corrèze ? Voyons voir !

La scierie Estorges, à Sainte-Féréole

En descendant vers Malemort, dans un virage, de grands empilements de grumes pas loin de la route, pas de panneau, juste deux chemins de terre. Il pleut un peu et je visite en voiture d’abord. La scierie est là et les trois frères sont au travail.

Sous le toit du bâtiment semi-ouvert, dans sa cabine en surplomb, Laurent m’explique :

« Là dehors, devant, les troncs avec des lettres tracées sur les sections ? Ce sont des grumes de douglas, du « sciage à façon », c’est-à-dire que les proprios, souvent des paysans, doivent nous apporter leur bois, et on les marque, on leur scie, pour des charpentes, des planches… ».

Assis dans la cabine, Laurent manipule les manettes sur son tableau de bord en observant la scie en action sur de belles pièces longues de charpente.

« D’abord tu billonnes2, ensuite tu mets sur la chaîne, la lame à ruban peut couper jusqu’à 90 cm-1 m de diamètre. Notre machine, elle a environ 30 ans, c’est un âge moyen. Nous, on ne fait pas que du bois standardisé, comme les grosses scieries industrielles, qui ne veulent que du résineux et des diamètres de 60 cm maximum. Le bois vient de moins en moins loin, avant on montait jusqu’à Ussel, maintenant il vient de Seilhac, Saint-Clément, par exemple, le châtaignier qu’on voit dehors vient de Saint-Mexant… C’est plus facile de s’approvisionner localement, les plantations de douglas des années 70-80 sont mûres ! Sachant que le transport est ce qui coûte le plus cher… On fait du douglas, du chêne, du peuplier, pour différentes prestations. Bois d’œuvre, planches, liteaux. On achète le bois aux marchands, c’est plus simple, il y a de la concurrence et des tensions, mais on ne s’occupe pas de l’exploitation, des plantations ou de la coupe, c’est difficile et mal vu. Les grosses scieries peuvent aller chercher le bois très loin ; avant, la Corrèze, le Cantal et la Haute-Vienne leur suffisaient, aujourd’hui elles vont jusque dans le Morvan, la Montagne Noire, et les belges viennent ici. C’est l’arrière-grand-père qui a créé la scierie vers 1930. On a essayé de grossir, dans les années 90, jusqu’à six salariés. L’administration et l’entretien ont augmenté, rien que des emmerdes ; le point positif était le travail d’équipe, ça c’était chouette. Aujourd’hui on est tous les trois, et à temps partiel. On a du boulot ! On est bien placés avec la proximité du bassin de Brive, là en dessous. Nos clients sont des particuliers, des charpentiers, pour de la construction et de la rénovation ; ils peuvent être fidèles oui… Un gars est revenu du Lot-et-Garonne quinze ans après sa dernière commande. Nous ne sommes pas dans l’annuaire, le numéro de téléphone date du temps de mon père ! La commune nous a proposé une signalétique en bord de route… bon, et bien c’est resté en l’état ! »

La scierie Vigeon à Naves

Un beau hangar, un grand espace extérieur bien rempli de stocks divers. Sous le hangar, quatre personnes, très concentrées sur une machine, discutent. Le père arrive, et explique :

« Moi je suis à la retraite, j’avais repris en 83-84 et là c’est mon fils qui a repris, parce que personne n’en veut, de la scierie… C’est l’arrière-arrière-grand-père qui a commencé. On a toujours fait toutes les essences. Les billes de chêne, là, viennent de Seilhac. Les traverses de chemin de fer sont en chêne, pour la SNCF de Bretenoux, ils arrivent à en avoir de moins chères à l’étranger, mais on fait partie d’un collectif de scieries des départements 19, 24 et 87, créé spécialement pour leurs appels d’offre, pour être plus forts. On fait aussi des traverses paysagères, pour les bordures de jardins, pas directement sur le sol hein, sur des cailloux SVP. Le chêne pour les charpentes aussi, des plots, des planchers à l’ancienne, des grumes à merrain pour fabriquer les tonneaux. On fait aussi du frêne pour les escaliers, du châtaignier pour les portes, extérieures et intérieures, pour tous les aménagements, du hêtre pour les canapés de l’usine à Naves ! On a même un client dans les Landes, qui en a marre du pin, il veut du bois naturel ! On fait du rabotage – c’est un plus – pour les particuliers qui veulent auto-fabriquer. On a une machine, quatre-faces, pour les charpentes rabotées en douglas, on fait aussi du mélèze pour les bardages, en brut, en raboté, des lames de terrasse, en acacia aussi, avec profil bombé, ou strié à la demande. On a une deuxième quatre-faces à installer prochainement. Tous nos bois viennent de Corrèze. Il y a eu un problème avec le chêne, les chinois ont fait monter les prix, ils l’emportaient, le transformaient et ils nous le revendaient ensuite ! Des gros bois ? Il n’y a plus de rendement, nous on ne va pas au-delà de 70-80 cm de diamètre. C’est le transport du bois qui coûte cher, 10 à 15 € le km. Un camion, un semi, il suffit de 40 m³ de bois, faut un chauffeur, et le bûcheron c’est 10 € l’heure3. Nous, on achète beaucoup aux exploitants, ils ont les autorisations pour couper, pour stocker. Le séchage, on ne le fait pas nous-mêmes, trop cher. Le métier de scieur est difficile, on n’en trouve plus, faut bien connaître les essences, leurs propriétés. Bon, maintenant il y a des scanners qui arrivent à analyser le bois, la qualité. On avait un projet pour s’installer ailleurs, mais les investissements étaient trop lourds. Les normes, les assurances, 3 millions d’euros avec le terrain, le terrassement, le bâtiment… »

Voilà, première étape dans ma découverte des petites scieries, ces deux-là font du « local », en douglas ou en « toutes essences – feuillus et résineux », avec des clientèles diverses et surtout, du secteur. À suivre !

Notes

1. Dans LTC no50 d’avril 2024, un article de Diane présentait la scierie de Saillac, qui avait à l’époque un souci de voisinage qui semble réglé.
2. Le billonnage est la découpe du tronc en fût : bille, surbille, charpentière, bois de chauffage et autres destinations.
3. Les chiffres de ces quelques lignes sont bien sûr sujets à fluctuations, mises à jour, pondérations selon les marchands, les employeurs et autres transporteurs, etc.

Par ALEX TAIRIEUR

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