On entend parler de la désertification des petites communes, est-ce toujours possible d’avoir un commerce en ruralité ? À Saint-Privat, on pourrait croire que rien ne bouge. Pourtant, depuis avril 2023, un nouveau souffle traverse le bourg : celui de Sonam et John, qui ont repris l’Hôtel de la Poste, institution locale tenue pendant vingt ans par Patrick et Isabelle. Deux ans plus tard, comment se porte l’aventure ?
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De la Vendée à la Corrèze : un coup de tête devenu coup de cœur
Sonam et John tenaient déjà un restaurant, mais dans une zone très touristique.
« L’été, on ne touchait pas terre. L’hiver, c’était désert. C’était épuisant », raconte Sonam.
Le déclic survient lorsqu’un couple d’amis commerçants annonce qu’il part s’installer en Corrèze.
« On n’en pouvait plus. Sur un coup de tête, on leur a dit : On vous suit ».
Arrivés dans les coins avec leurs trois enfants, ils prennent des emplois temporaires : John devient livreur chez Mespoulet, Sonam, couvreuse sur des chantiers.
« Ça nous a permis de découvrir vraiment la région. »
C’est au détour d’un chantier que Sonam apprend que l’Hôtel de la Poste va être mis en vente.
« J’ai senti que c’était pour nous. Un restaurant du midi, c’était parfait pour garder une vie de famille. Et ce côté bar-restaurant de village… ça cochait toutes nos cases. »
Un lieu chargé d’histoire et d’attentes
L’auberge n’est pas juste un restaurant : c’est un lieu de vie.
« Patrick et Isabelle l’ont tenue vingt ans. Mais avant déjà elle existait », rappelle Sonam.
Le bar est un carrefour social où se mélangent artisans, anciens, familles, habitués et gens de passage.
Avant la reprise, une crainte circulait dans le village : et si l’auberge fermait ?
« On l’a senti très fort. Les habitants ne voulaient pas perdre cet endroit. Ils voulaient que ça continue. »
John, qui cuisine tout maison, séduit rapidement les habitués. Une carte simple mais sérieuse, quelques plats, des tarifs raisonnables, les gens viennent mais surtout reviennent.
« On ne nous a jamais demandé d’où on venait. On nous a tout de suite fait confiance. »
Le résultat dépasse largement les attentes :
« On prévisionnait une moyenne de 35 couverts par jour, mais on a rapidement fait des services à 70-80 couverts ! »
L’auberge fonctionne aujourd’hui avec deux salariés, en plus de Ludivine (qui suit un contrat d’apprentissage) : Jérôme, second de cuisine à temps plein, et Céline, désormais polyvalente entre la cuisine, le bar et la salle, 25 heures par semaine. Une équipe à laquelle John et Sonam tiennent beaucoup.
Un restaurant n’est pas un commerce comme les autres
La restauration possède une particularité essentielle : dans nos campagnes on ne peut pas commander un repas chaud sur Internet. Contrairement à d’autres commerces ruraux fragilisés par la vente en ligne, le restaurant est un service non délocalisable, intrinsèquement local.
Et surtout, il répond à un besoin vital, les gens ont de moins en moins de temps pour cuisiner. Mais il faut bien manger. L’évolution du temps consacré aux repas en dit long. L’économiste Deirdre McCloskey rappelle que, en 1900, une famille américaine de classe moyenne passait 44 heures par semaine en cuisine, un travail assumé presque exclusivement par les femmes. En 1960, ce temps tombe à 1 h 30 par jour (source). D’après Bela Gil dans son livre Qui va faire à manger ?, aujourd’hui, en Occident, on passe en moyenne 5 à 6 heures par semaine à préparer les repas (courses incluses) !
Les restaurants participent à combler ce manque. Mais bien sûr ce n’est pas qu’un plat à savourer : il s’agit aussi de souffler, de discuter, de rompre la solitude. Quand on travaille en extérieur, de se réchauffer…

Une dynamique locale bien présente
L’auberge ne vit pas seule : elle s’inscrit dans l’énergie du bourg, qui se renforce.
« Il y a le Café des Sports, la quincaillerie, une brocante qui vient d’ouvrir… On travaille en bonne entente, en concurrence intelligente. On se complète, on respecte les forces de chacun. »
La commune aussi leur fait confiance : dans la continuité de Patrick et Isabelle, ils fournissent les repas du centre de loisirs le mercredi.
Le service du midi, et tout ce qu’on ne voit pas
Derrière l’image d’un restaurant ouvert uniquement le midi se cache une somme de travail conséquente. Tous les jours, Sonam et John se lèvent à 5 h 30. Avant 6 heures, John est déjà en cuisine : réception des livraisons, élaboration de la carte du jour, premières préparations.
De son côté, Sonam est avec les enfants jusqu’au départ à l’école. Puis, vers 8 h 30, elle attaque : accueil de l’apprentie, Ludivine, puis direction le bureau.
« Je passe une à deux heures par jour à m’occuper de l’aspect administratif : envoi de devis traiteur, facturation, compta, communication… »
Lorsque Ludivine n’est pas là, une semaine par mois, elle assure seule le ménage et la mise en place de la salle. Puis vient le service, dès 11 heures, et la vérification des stocks, les commandes à passer, le tout jusqu’aux environs de 15 h 30, 16 heures.
La journée ne s’arrête pas à la fermeture : en plus du service du midi, l’équipe développe une activité traiteur pour des événements et organise régulièrement des soirées à thème.
« On a fait le choix du midi pour la vie de famille, pas pour travailler moins », sourit Sonam.
C’est simplement une autre façon de répartir l’effort.
Et maintenant ? Un projet qui dépasse le restaurant
Après la construction de la nouvelle salle polyvalente, l’ancienne salle des fêtes de Saint-Privat a été mise en vente. John y voit immédiatement une opportunité. Sonam hésite.
« Je lui ai dit : D’accord, mais seulement si on y fait quelque chose d’utile. Pas question de jouer au Monopoly. »
Le bâtiment est vendu aux enchères : ils remportent le lot.
Là, ils imaginent une petite pépinière d’initiative : un bureau mutualisé pour partager l’administratif entre commerçants.
« J’ai besoin d’aide, j’ai l’impression de passer à l’essoreuse ! », rit Sonam.
Un atelier de cuisine, des cours de capoeira et surtout la création d’une ressourcerie, prévue au printemps, l’association est en cours de structuration.

Une preuve vivante contre la désertification rurale
« On a compris en avançant que ce lieu comptait vraiment. »
Un restaurant, plus qu’une activité économique, devient un repère, un lieu où les chemins se croisent. Les petites communes ne sont pas mortes. Elles attendent simplement qu’on y mette de l’énergie. Et aujourd’hui encore, à l’Hôtel de la Poste, les couverts tintent, les conversations s’entremêlent, et la campagne corrézienne rappelle qu’elle sait encore, parfois, écrire de très belles renaissances.
Par MARIE DA SILVEIRA
La Trousse Corrézienne DU LOCAL, DU LIBRE, DU BEAU, DE L'ECOLOGIE, DU DRÔLE, DU FRAIS