Il fallait bien déranger cette brave déesse de son long sommeil dans les nuées olympiennes pour sauver « le monde agricole » (hexagonal) des dangers que représentent « les atteintes à l’encontre des agriculteurs ». Faut-il rappeler que Déméter, une parmi d’autres conquêtes car il n’y a pas eu mariage, voire victimes, vu comment il s’y prenait avec les femmes de Zeus (donc de Jupiter…), est l’antique déesse grecque de l’agriculture et des moissons. Le 13 décembre 2019, Christophe Castaner, ministre jupitérien de l’Intérieur, flanqué des représentants du « monde agricole », entendez les responsables de la Fédération nationale des exploitants agricoles (FNSEA) et des Jeunes agriculteurs (JA), deux syndicats pour le prix d’un, convoquait la sus-nommée Déméter dans un élevage porcin industriel du Finistère.
À sa grande surprise, Déméter a découvert ce jour-là qu’elle passait du rang, enviable, de déesse à l’état de… cellule. Mais pas n’importe quelle cellule ! Une cellule de la Gendarmerie Nationale. Déméter est désormais chargée, avec le bras armé que représente cette honorable institution du maintien de l’ordre, « de la prévention et de l’accompagnement des professionnels des milieux agricoles, de réaliser une cartographie évolutive de la menace et (de) détecter l’émergence de nouveaux phénomènes et/ou groupuscules », ainsi que « du traitement judiciaire et de la communication ». En d’autres termes : de protéger « la ferme France », celle qui veut « nourrir la planète », de ficher et marquer à la culotte les lanceurs d’alertes – comme se qualifient les membres d’une association animaliste bien connue – qui s’introduisent dans les élevages industriels, de les faire poursuivre (les lanceurs d’alertes), et de soutenir la propagande qui a pour nom : « agribashing ».
« Agribashing » ? Quand on prononce ce mot, on en a plein la bouche. Essayez ! Et à force de l’entendre, on peut comprendre que certains en ait plein le cul, non ?
Mais revenons à cette fameuse cellule (pauvre Déméter !). Le Ministère de l’intérieur affiche des statistiques imparables – merveilleux instrument de communication que la statistique ! – qui nous indiquent que « deux atteintes à l’encontre des agriculteurs » étaient enregistrées chaque heure, en 2019. Il précise « 15000 faits ». OK, même si c’est un arrondi à 500 près, au-dessus. Encore faudrait-il regarder à la loupe : près des deux tiers relèvent de vols de tracteurs, de matériel, de carburant, de GPS (c’est presque un sport), bref, de délits ordinaires. Disons-le tout net, sont surtout visés par la cellule les militants de L214 (habiles communicants à leur manière, il faudra y revenir) et autres activistes dénonçant de façon spectaculaire la fuite en avant capitalistique à laquelle participe voire que (l’enlever) cautionne une partie du « monde agricole ». Car on doit pouvoir se réjouir qu’une autre partie de ce « monde agricole », pas de virgule n’a pas grand-chose à craindre des « intrusions » des individus en question. Ceux-là sont la très grande majorité des agriculteurs et tout particulièrement ceux qui ne déclarent pas des surfaces fictives d’épandage (de purin), ceux qui privilégient l’herbe et le plein air pour leurs animaux, ceux qui préfèrent les bénéfices écologiques (donc le leur et ceux de leurs contemporains) aux bénéfices financiers de leurs banques, marchands de matériel, d’engrais et de produits phytosanitaires, ces bénéfices faits à leurs dépens et à celui de la collectivité.
Il y a une longue « tradition » de connivences politiques et économiques entre les dirigeants de l’État français et le syndicat agricole majoritaire. Autrefois, on appelait cela la cogestion. Elle a commencé dans les années 1960. C’était pour le rayonnement international de notre agriculture performante. On a beaucoup écrit sur le sujet. Alors qu’à bien des égards le système a montré ses limites, pourquoi ne pas prendre Déméter en otage, Démeter, le plus beau symbole qui soit dans une opération de communication entendue entre l’État, vassal des milieux financiers, et le lobby politique agricole le plus influent, allié, parfois malgré lui (si, si), de ces mêmes milieux financiers.
Quelques jours avant Noël, entouré d’un aréopage acquis à la cause sécuritaire, le ministre de l’Intérieur, dénonçant ceux qui « nourrissent l’agribashing », accompagnait la signature de la convention avec la FNSEA et les JA de paroles chaleureuses, bienveillantes, presque paternelles à l’intention de cette grande famille que sont « nos agriculteurs », louant « toute la passion qu’ils mettent dans leur métier et le soin qu’ils donnent à leurs animaux. »
À quel mythe êtes-vous le plus sensible, à celui de Déméter ou à celui de « l’agribashing » ?
Blanche-Neige




