
… Coincé entre le matériel et la matière, entre le fait et le factuel, là pourrait se cacher le sens ; là est aussi, pour les plus culturellement démunis, son absence : la pauvreté moderne. C’est ainsi que finit l’Ecophil précédent… Et c’est ici que nous le reprenons. Qui est réellement le pauvre dans nos sociétés où l’argent gouverne ? C’est la question qui nous occupe.
Pour que l’argent gouverne sans heurts, il faut que tout le monde en ait un minimum. C’est ainsi par exemple que le Revenu Minimum d’Insertion est mis en place en 1988 sous Rocard, remplacé par le Revenu de Solidarité Active en 2009, sous le gouvernement Fillon et promu par l’Agence Nouvelle de Solidarité Active (ANSA) dirigée par Martin Hirsch. Il ne faudrait pas croire que ces prétendues « avancées sociales » aient rencontré de l’adversité. Non. Elles ont été actées comme une évidence. Une évidence. Tiens, une évidence. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas une remise en cause mais un aménagement à la marge et pragmatique qui permet de maintenir le système tel qu’il est, voire même de le renforcer. Le maintenir en évitant l’explosion sociale et le renforcer en permettant aux plus démunis de participer à ce qui fait corps : la société de consommation.
L’avènement de l’homo-economicus est relayé à tous les étages de la gouvernance politique et économique. Les slogans se confondent ou se complètent. Des enseignes de la grande distribution aux candidats de droite comme de droite (enfin, du PS aux Républicains), un nouveau mot d’ordre s’impose : « faisons gagner du pouvoir d’achat ». Ah le pouvoir ! Belle proposition pour le citoyen que Le pouvoir soit : « la capacité de faire ». Mais réduit au « d’achat », il perd d’un coup sa puissance pour n’être plus que la capacité d’acheter « quelque chose ». Peu importe d’ailleurs ce « quelque chose » et les conditions de sa manufacture. Et pourtant, il faut bien que quelqu’un accepte d’être moins payé pour que d’autres puissent acheter moins cher : un exploitant exploité, un chinois, un pakistanais, un enfant, une truie en stabulation, une pakistanaise, ton voisin qui bosse la nuit pour pas cher, toi-même…
Dans les faits, c’est l’exploitation des pauvres par les pauvres… parce que les autres n’ont jamais eu besoin de s’assujettir pour gagner de l’argent. Beau projet… Les riches ne sont pas concernés par ce fameux pouvoir d’achat. La raison en est simple : ils l’ont déjà depuis des lustres, c’est même ce qui les caractérise. Leur préoccupation est ailleurs : la reproduction de leur condition sociale, la transmission de leur patrimoine génétique et culturel. Il s’agit pour eux de veiller à l’héritage. Et par delà la dimension palpable de ce qui se perpétue, il y a la culture, les codes qui les relient, ces moments qui font sens et qui se racontent pour nourrir l’avenir, l’enrichir, le sublimer… tout ce qui compte, se conte, et qui ne se compte pas : la transmission symbolique.
Les classes bourgeoises ont gagné la lutte des classes à cet endroit, précisément. Les perdants sont ceux qui ont perdu pas tant les moyens que le sens. L’émancipation du jouir sans entrave de 69 n’a été profitable qu’à ceux qui bénéficiaient d’une sécurité économique et sociale suffisante et qui, finalement, n’avaient de contrainte que morale. Ceux qui avaient pour contrainte principale le matériel y ont vu la possibilité de s’en libérer et d’accéder à une forme de modernité. Une modernité comme un leurre de liberté où la possession matérielle devient injonction. Le jouir sans entrave est devenu cette injonction à jouir, jouir de posséder… une nécessité, une drogue. Une drogue dont seraient préservés ceux qui ont les moyens d’y résister, qui possèdent l’antidote affective et culturelle.
Le dernier écosystème auquel s’attaque le capitalisme est celui de l’intime et des relations à autrui, autrement dit : ce qui constitue la culture et fait sens. Les cultures populaires n’ont pas su résister face à la culture de masse véhiculée par les médias de masse. Il n’est pas dit pour autant qu’elles sont mortes. Pas de crainte pour elles, elles se réinventent ailleurs, au sein de la petite bourgeoisie dont la menace de déchéance économique a rendu conscient de la nécessité de faire peuple. Elle réinvente par l’intellect ce qui se vivait dans l’évidence de la tradition. Reste que ceux qui ont été dépossédés, subjugués par le consumérisme, se trouvent bien en errance. Continuer de leur proposer comme LA solution l’augmentation de leur pouvoir d’achat revient à donner une plus forte dose à un camé au bord de l’overdose. Et c’est pourtant l’essentiel des programmes politiques. Pour les uns, de droite, il s’agit clairement d’un machiavélisme social ; pour les autres, de gauche, d’un probable atavisme grégaire. Le résultat est pourtant le même : l’avilissement.
Face à cela, la proposition de penser la pauvreté moderne comme symbolique avant d’être matérielle permet de reconsidérer l’action politique et éventuellement de ne pas se laisser conter les belles histoires des bonimenteurs.
Philippe Van Assche



