
Juin 1969. Le soleil à son zénith dardait ses flèches de feu, chauffant déjà le pavé et le bitume qui se partageaient encore rues et boulevards de cette ville de la banlieue laborieuse où, une bonne décennie plus tôt, je poussai mon premier coup de gueule. Dans la lumière falote du vieux cinéma municipal, les grincements de sièges sous les fesses de 600 mômes passablement excités allaient bientôt être réprimés sous l’autorité des instituteurs et institutrices veillant, à équidistance les uns des autres, depuis les 2 allées qui partageaient en 3 les rangées de sièges, au respect de la discipline, sinon à l’attention de rigueur pendant le discours du maire.
C’est que nous nous préparions à quitter définitivement les pupitres de l’école pour, après deux mois et demi de vacances, juillet en colo et le reste entre camping vendéen, grands-parents et ennui, franchir, sous les railleries de quelques « troisièmes », le portail du collège devenu « d’enseignement secondaire » après avoir été « d’enseignement général ». Il convenait donc que ce moment revêtît une certaine solennité, mais juste ce qu’il faut. C’était à Vitry sur Seine. Une remise des prix inhabituelle puisqu’on n’y récompensait pas les premiers de classe, les seuls élèves méritants, mais on remettait à tous, sans distinction, comme viatique, quelque chose dont peu d’entre nous, sans doute, avait alors l’usage.
Le communisme municipal avait aussi inventé ce rite de passage pour les têtes blondes et brunes, cheveux raides, bouclés ou crépus, qui avaient fréquenté les écoles du centre-ville, des quartiers pavillonnaires ou des cités qui poussaient alors comme champignons. Chacun allait sous la lumière vive de l’été naissant, dans le flot des bientôt collégiens, regagner son domicile avec ou sans salle d’eau, chargé de conseils et de recommandations, et surtout du Quillet-Flammarion illustré qui l’accompagnerait toutes ces années de collège et peut-être au-delà.
Le gros dictionnaire m’a suivi des années, jusqu’à un âge déjà avancé. Jusqu’à ce que, contenus dans l’épaisse reliure cartonnée à force de scotch à l’angle des plats et du dos, mots et noms propres ne finissent par s’en échapper par feuilles entières. C’est à peu près à cette époque de ma vie d’adulte bien entamée que se produisit cette épiphanie du langage, ce désir croissant de langue, cette secrète et insatiable curiosité des mots. Je ne serai ni le premier ni le dernier à affirmer qu’écrire, pour qui à poussé au milieu de ces années consacrées (les fameuses « 30 glorieuses ») dans une banlieue ouvrière qui se débarrassait des oripeaux du siècle d’avant et où continuaient d’affluer, vidant leurs villages d’origine, Bretons, Berrichons ou Bourguignons, mais aussi Portugais ou Polonais, et encore Algériens, Marocains, Tunisiens, Maliens et Sénégalais, qu’écrire, donc, est un combat pacifique mais quelquefois inégal contre les fantômes de l’ignorance et de l’inculture qui rôdent dans les villes trop grises.
J’ai toujours plusieurs dictionnaires à portée de main : vocabulaire, étymologie, synonymes, expressions … Mais l’érudition académique qu’ils entendent dispenser ne nous dit presque rien de l’usage que nous pouvons faire des mots qu’ils contiennent, au sens propre comme au sens figuré. Encore faut-il chercher, sans qu’il soit question d’effort pour les plus chanceux, dans la littérature et plus singulièrement dans le génie poétique, insondable, ce qui confère à la langue son intarissable puissance au service, si je puis dire, d’une liberté sans limites. Pour Jean-Pierre Siméon, rencontré un soir d’avril à la librairie « Préférences » (Tulle), définir un mot, c’est le tenir enfermé dans des limites. Il fait le constat plus général que nous sommes tous dépossédés par le langage ordinaire. Il affirme que les poètes restituent la part perdue du langage, la part perdue du monde. Que la poésie permet d’échapper à la pente fatale de l’enfermement de la conscience, à son endormissement. Ce sont ses propres mots. Il cite Hölderlin1 : « Nous cheminons vers le sens si nous habitons en poètes sur la terre ».
Répétez-le autour de vous. Et surtout aux enfants qui vont entrer en 6ème.
Note 1 : Poète allemand (1770-1843)
Didier Bertholy



