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La Trousse Corrézienne

Encore plus loin, LTC 13 · 30 juin 2017

Afghanistan, une guerre par procuration

L’Afghanistan, une guerre par procuration

L’Afghanistan, charmant pays montagneux enclavé et sans accès à la mer qui s’en prend plein la figure depuis plus de trente-cinq ans. On serait tenté de dire : mais qu’est-ce qui intéresse tant ses grands voisins pour vouloir à tout prix lui mettre la main dessus ? Y a pas vraiment de pétrole là-bas ? Et bien la réponse est dans la question. C’est que l’Afghanistan a le malheur d’être cerné par des puissances régionales ou mondiales : Pakistan, Inde, Russie, Chine, Iran. C’est quand même moins rassurant que d’avoir la Suède ou la Belgique comme voisin, non ?

Quand en 1893, Sir Mortimer Durand, ministre des affaires étrangères de l’Inde britannique dessine une ligne de 2640 kilomètres entre l’Afghanistan et l’Inde, son objectif est de créer un État tampon entre l’empire britannique et la Russie tsariste. L’accord passé avec l’Émir d’Afghanistan confirme le contrôle des Anglais sur les tribus Pachtounes et Baloutches au sud-est du pays, la ligne Durand divisant ces zones tribales de part et d’autre de la frontière. En 1947, suite à la partition de l’empire des Indes, le Pakistan est créé, regroupant la majorité des musulmans de l’ancienne colonie. Frontières arbitraires donc instables, comme au Cachemire, Inde et Pakistan demeurent depuis des ennemis jurés et l’Afghanistan sera le terrain idéal de leur guerre par procuration.

Mais avant cela, il faut passer par la case « invasion soviétique » . En 1980, dans le contexte de la guerre froide, les Russes soutiennent un gouvernement socialiste qui a des revendications sur la fameuse ligne Durand et s’oppose de ce fait au Pakistan qui est lui-même soutenu par les Américains. La présence soviétique n’est pas du goût de beaucoup d’Afghans et les réformes lancées par le gouvernement remettent en question les coutumes conservatrices afghanes (réformes agraires, alphabétisation, droit des femmes, sécularisation de la société). Très rapidement, la résistance s’organise, notamment dans le sud-est à majorité pachtoune, avec l’appui des Pakistanais et donc de la CIA, qui voudrait bien faire subir un Vietnam aux Russes. Globalement, c’est tout le pays qui entre en rébellion, sans être toujours bien coordonné. Les Russes finissent par lâcher l’affaire, Perestroïka et fin de l’empire soviétique aidant. Restent sur le terrain les différentes factions, non unies, qui ont combattu l’envahisseur. S’ensuit alors une guerre civile pour savoir qui aura le pouvoir à Kaboul. Exactions, corruption, insécurité, injustice sont le lot quotidien.

Nous sommes dans les années 90, nombreux réfugiés afghans au Pakistan ont bénéficié d’une charmante éducation dans certaines madrassas pakistanaises (écoles coraniques), notamment dans les zones tribales, le long de la frontière où sont implantés la plupart des camps de réfugiés. De ces écoles seront issus une partie des futurs dirigeants talibans qui, outre la volonté de libérer leur pays, vise la ré-islamisation de la société afghane sur une base plutôt radicale, au sens propre du terme.

Les Talibans prennent les armes derrière le mollah Omar et entrent dans le pays par le sud-est fin 1994 et conquièrent Kaboul deux ans plus tard. Rappelons que Madeleine Albright, secrétaire d’État américaine avait alors déclaré « que c’est un pas positif » (sic). A l’époque, les Talibans sont relativement bien accueillis par la population fatiguée des luttes intestines entre les différents seigneurs de guerre. Ils apportent de la stabilité, mettent fin à la corruption, construisent des routes et remettent en place un certain état de droit… certes au prix de lapidations, coups de fouet et mains coupées… En 1998, ils règnent sur 90% du territoire.

Mais ils ont aussi la bonne idée d’accueillir Oussama Ben Laden, qui, rappelons-le, a été formé par la CIA, mais a depuis retourné sa veste et s’est empressé de menacer les États-Unis. Et on sait ce que ça a donné : deux avions dans deux tours. Du coup, les copains ricains des Talibans ne sont pas très contents et c’est reparti pour plusieurs années de guerre. Très rapidement, les Forces alliées internationales sous mandat de l’ONU délogent les Talibans de Kaboul et instaurent une république fragile, trop souvent corrompue, qui peine à restaurer la sécurité et qui n’est pas aidée par les bavures régulières des forces internationales. Quand des militaires travaillent à la fois sur la reconstruction et sur la sécurité, le risque est de confondre une école avec un camp d’entraînement.

Ça fait donc vingt-cinq ans qu’on ne peut toujours pas faire un pique-nique tranquille dans ce pays. Et comme les gens en ont marre qu’on vienne faire la guerre chez eux et bien c’est rebelote, on reprend les armes pour mettre tout le monde dehors. Et les Talibans reviennent. Ils étaient allés se reposer gentiment chez le voisin pakistanais qui faisait semblant de ne rien voir parce qu’au fond, et c’est là qu’apparaît la deuxième guerre par procuration en Afghanistan, ça l’arrange bien que le pouvoir afghan fasse pas long feu. Ce serait pas mal d’avoir un gouvernement allié, et pourquoi pas les Talibans afghans. Parce qu’à Kaboul, pour le moment, on est bien copain avec les Indiens. On ouvre des consulats, on accueille des experts, des conseillers, on cède des concessions minières. Les Indiens soutiennent le développement en construisant des écoles, des hôpitaux, des routes. Et bien sûr ce n’est pas par altruisme tout ça, vous vous en doutez. C’est une manière de prendre en étau son ennemi juré qu’est le Pakistan et de bien lui mettre la pression. Au passage, l’Inde soutiendrait aussi les talibans pakistanais histoire de renforcer l’instabilité pakistanaise. Tant qu’à faire…

Mmm, on sent que c’est pas fini et que la paix est loin. Sans compter que les gars super sympas de Daech se sont dit que l’Afghanistan était un autre chouette coin du monde où aller prêcher la bonne parole. De notre point de vue euro-centré, on pourrait croire que les Talibans les accueilleraient à bras ouverts, mais non, ils n’ont pas vraiment les mêmes objectifs en fait. Les Talibans sont plutôt nationalistes et le grand califat, ça ne les fait pas rêver… allez comprendre.

Mirakhan vient de Logar

Mirakhan a quarante ans mais il semble en avoir dix de plus. Il accepte de me parler un peu de sa vie là-bas. Shamal et Anzala se joignent à lui. Tous les trois viennent de la province de Logar au sud de Kaboul. La région est plutôt désertique, avec des zones plus vertes le long des cours d’eau. Mirakhan habitait une petite ville de cinq, dix mille habitants. Ce sont des maisons de construction traditionnelle en terre, avec une cour surmontée de hauts murs. La plupart des habitants sont originaires de la ville ou de ses alentours. Depuis que le conflit dure et revient dans la région, les familles se méfient beaucoup et préfèrent organiser les mariages en son propre sein. Il n’est pas rare pour un homme d’épouser la fille d’un cousin. C’est le cas de Mirakhan. Quand il vivait là bas, il était réparateur de pneus. Principalement pour les taxis et les remorques. Peu de personnes ont une voiture particulière. Les déplacements d’un village à l’autre se font surtout en taxi collectif. C’est un emploi assez répandu, bien que dangereux. Shamal, vingt-six ans, était chauffeur de taxi avant de quitter le pays. Les autres possibilités d’emploi pour les hommes sont les petits commerces et l’agriculture : blé, légumes, amande, pistache. Ce qui n’est pas écoulé au marché local est vendu à un grossiste qui approvisionne Kaboul.

Le soir, on ne sort pas après vingt heures. C’est le moment où les Talibans commencent à roder. Logar est une région où la présence des Talibans est très forte mais leurs règles ne sont pas encore appliquées partout. Ils règnent surtout la nuit et procèdent régulièrement au recrutement forcé des jeunes ou obligent les familles à cacher des armes ou des véhicules pour eux, comme ce fut le cas pour Anzala. « Si la police s’en aperçoit, on est accusé de complicité avec les Talibans et si les Talibans voient la police chez vous, alors on est soupçonné de délation. »

« Quand on a des problèmes avec les Talibans, on change de région. Mais si on a des problèmes avec les Talibans et avec la police, alors on quitte le pays ».

« Et vous connaissez des personnes qui ont été recrutées ? » Unanimement et sans hésitation, les trois gars répondent par l’affirmative. Ils disent que beaucoup sont forcés et que les Talibans les choisissent jeunes pour faire un lavage de cerveau. Globalement, la confiance est cassée. Il y des espions de chaque côté qui dénoncent qui travaille avec qui. On se méfie de tout le monde.

La vie quotidienne est dure du fait des pressions et de l’insécurité. Dans ces conditions, peu d’entre eux sont allés à l’école ou pas assez longtemps. Les écoles de filles sont fermées et les Talibans mettent la pression sur les professeurs pour qu’ils ne fassent que de l’enseignement religieux. Surtout pas de science, ni d’anglais. L’idée est d’éduquer les enfants selon des préceptes extrémistes et de les maintenir dans une lecture radicale de la religion.

Pour essayer de mettre une petite note de couleur dans ce tableau triste et poussiéreux, je leur demande s’il est encore possible d’avoir des moments festifs, s’il y a des passage de l’année qui leur plaisent plus que d’autres. Mirakhan me dit que tout rassemblement est ciblé par les Talibans, donc ils évitent les grosses fêtes ou tout autre événement risqué. Pour les mariages, ils n’ invitent que des personnes proches, aucun ami d’ami. Le plus compliqué c’est pour L’Aid, à la fin du ramadan, car c’est un moment collectif et festif inévitable mais qui est alors idéal pour les Talibans s’ils veulent toucher un maximum de personnes.

« C’est le printemps que je préfère, quand il y a plein de fleurs et que c’est tout vert » conclut Mirakhan.

Julie Devès

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