Image d'illustration pour l'article sur le logement des seniors en Corrèze. Montage typographique avec "L'énfant cachant" et "BASSE-TÔT MAUVE CON" – slogans détournés sur le thème de l'habitat et des solutions pour les personnes âgées. Titre "Légement des seniors, chacun sa solution" en bas.

Habiter vieux en Corrèze

Vieux n’est pas une identité et habiter en Corrèze n’a rien d’exceptionnel. Pourtant nos récits convergent : il arrive un moment où l’on sent qu’on a passé une frontière, rien ne va plus de soi, corps et esprit chamboulés, un peu comme à l’adolescence mais avec moins de temps. À ce moment, se sentir chez soi là où l’on vit, là où l’on habite, peut aider à prendre le virage sans trop déraper. La Corrèze, avec sa personnalité, joue un rôle dans cette histoire. Une virée vioque en abécédaire.

« Je t’écris de mon lit où je passe une partie de mon temps depuis lundi, suite à une trachéite qui s’est transformée en grippe ou covid, je ne sais pas. Je sais seulement que mardi matin j’ai fait très peur à A. car je me suis évanouie dans ses bras ! Je vais mieux, ai mangé normalement à midi et suis moins flageolante. C’est là qu’on apprécie une coloc ! De manger hier au soir au lit une bonne soupe de légumes au gingembre préparée et apportée avec amour par B., avec le poids doux et léger de Faya, le chat, qui dormait contre mes jambes… Bon, mais tout ça ne répond pas vraiment à ta demande ? Tu me dis ! ».

C., 83 ans, m’explique ainsi pourquoi elle aime habiter la Coloc Marbeau, à Brive. Elle s’y est installée il y a un an, quittant après un problème de santé la maison de campagne isolée qu’elle louait depuis longtemps. Elle peut ainsi poursuivre ses activités de toujours au centre culturel, en occupant un logement accessible financièrement et dans lequel elle se sent entourée.

Faire groupe

Si, tu réponds vraiment à ma question : « Avec qui faisons-nous groupe pour habiter vieux en Corrèze ? À la campagne, au village, en ville ? Est-ce facile ? Comment anticiper pour rester dans la continuité de notre histoire personnelle, pour décider, pour bricoler quelque chose qui nous ressemble ? » L’idée d’écrire là-dessus vient de mon désir de connaître et faire connaître ce qui existe, différentes manières d’habiter. A., qui a reçu C. évanouie dans ses bras, m’écrit :

« La Coloc, c’est l’anti-sclérose des méninges, aiguiser ses choix, inventer le possible et l’impossible au sein d’un collectif en perpétuel ajustement de son équilibre. Et ce n’est pas facile !!! ».

Elle s’est aventurée en Corrèze où elle ne connaissait personne pour essayer la Coloc, rencontrer des gens nouveaux, se déplacer psychologiquement pour vieillir pas trop mal dans une ville à taille humaine, sans devoir conduire. À 67 ans, elle est la plus jeune du groupe mais ne veut pas endosser la blouse de l’aidante, pourtant taillée pour elle qui était infirmière ! La Coloc abrite deux générations : D., 90 ans et E., 92 ans connaissent des problèmes qui les privent définitivement d’indépendance. L’ajustement aux autres, nécessaire dans tout groupe – cela commence à deux – se pose de manière cruciale lorsque l’âge rime durablement avec la perte progressive ou brutale de l’autonomie.

Nous réfléchissons à plusieurs à la question de l’aide, de l’entraide.

« En Corrèze, comme ailleurs, les relations vernaculaires qui faisaient tenir les gens ensemble, pour le bon et le moins bon, sont dissoutes ; les services publics sont effondrés ; pas de médecin qui passe à la maison si besoin. Alors si on ne peut plus bouger au fond de sa campagne, on dépend du fric ».

Corrigeant vite cette entrée en matière qui sonne comme un glas, F. nuance pour me faire plaisir.

« Mais en Corrèze, il reste un tissu social, le paysage n’est pas complètement dévasté. On a besoin d’avoir des proches, d’être relié à d’autres ; si on est conscient de cela, il faut le faire vivre, prendre sa place parmi eux, faire entrer d’autres personnes chez soi ».

Âgé de 78 ans, il vit dans la maison où il est né, à la lisière de la forêt. Il désire mourir là, ne veut pas entendre parler de vie en groupe depuis le cauchemar de la pension. Héritier de ses parents paysans, bénéficiant d’une bonne santé et d’un entourage amical à deux et quatre pattes, il travaille beaucoup la terre, le bois. Il souhaite transmettre à ses enfants ce dont il a hérité, le préserver, l’embellir. Il vit son lieu comme un refuge. Malgré son peu de goût pour le collectif, le désir – ou le besoin – d’ouvrir sa porte habite F. Il a donné l’usage d’un bâtiment à G., un copain désargenté et vieillissant, qui s’y est bricolé un chez-soi. En Corrèze, il y a de la place, on peut encore accueillir, si on le désire. La porcherie est ainsi devenue une jolie maisonnette avec son jardin de fleurs et de légumes, grâce à l’amitié et au travail. Le patrimoine de F. est préservé, il peut même aller regarder les matchs de rugby chez ce nouveau voisin équipé d’une télé. La notaire a soufflé une procédure souple et économique : le prêt à usage, ou commodat3, un contrat de prêt gratuit qui en stipule la durée, en l’occurrence la durée de vie de G., le respect et l’entretien du lieu.

Quatre personnes âgées souriantes autour d'une table avec des micros à la Coloc Marbeau, lors du passage de Radio Grand Brive.
La Coloc Marbeau reçoit Radio Grand Brive

Des béquilles sur un plateau

Belle histoire. Mais j’insiste, si on flanche de manière irréversible, comme D. ou E., on habite où, avec qui, comment ? Nous invitons à la Coloc une sympathique brochette de directeurs départementaux pour nous repérer dans le labyrinthe des aides aux vioques. Ils nous donnent des pistes concrètes.

« En Corrèze, nous privilégions l’aide au domicile », annonce l’un. Et une seconde : « En cas de besoin, téléphonez à Corrèze autonomie, 05 55 19 19 19. Une coordinatrice de proximité vient évaluer votre besoin et proposer une aide adaptée, sanitaire, sociale et administrative. De vos ressources dépend le montant de l’allocation personnalisée (APA) qui finance en partie cette aide, au domicile ou en établissement ».

F. proteste avec raison :

« Pourquoi l’aide n’est pas prise en charge par la Sécurité sociale, puisqu’il s’agit d’un soin ? »

Parce que nous cotisons mais avons perdu depuis longtemps la gestion de la Sécu, pauvres vioques chair à pognon !

Il existe néanmoins des béquilles dont nous devons nous servir. Propriétaire de son petit logement en ville, H., 82 ans perd la boule depuis quelques années. Mais elle veut rester chez elle et bénéficie de l’aide au domicile sous forme de portage de repas, ménage, etc.

« Tu sais, c’est dur, parfois. Je sors me promener tous les jours, comme ça je rencontre des gens, toujours les mêmes gens sur le même chemin. Je leur parle un peu, ou à leur chien. Je préfère les chiens. J’ai peur des gens, de me faire embarquer, tu vois ce que je veux dire, j’essaie d’avoir l’air normale ».

Je blague en réponse « Oui, tu as toujours fait ça ! ». Elle rit et me répond

« Tu sais bien… on est ensemble ».

J’ai peur pour elle, elle commence toutes ses phrases par « Tu sais bien ». Car elle ne sait plus. Je suis sa « personne de confiance » selon la loi, en cas de problème de santé. Mais je suis à soixante kilomètres d’elle. On est ensemble par l’amitié, mais pas concrètement. La désignation d’une personne de confiance proche et l’écriture des directives anticipées font partie des trucs utiles pour habiter vieux. Le mandat de protection future également, comme nous l’explique une troisième directrice : il nous permet sans frais de désigner une ou des personnes de notre choix avec anticipation, en formulant le type d’aide qu’on en attend en cas de perte de nos facultés. J’aimerais en parler à H. mais il est trop tard, il nous faut anticiper et, si possible, mélanger les âges.

Au nord, chez nos amis

Un chemin s’est ouvert en 2023. Le « groupe grand âge » du Syndicat de la Montagne limousine, tous âges mélangés, réfléchit et agit sur les conditions qui permettent aux vieilles et vieux même cabossés de bien vivre sur le plateau. Prêt de matériel pour aider à la mobilité, atelier de rédaction des directives anticipées font partie des initiatives récentes du groupe. Une expérience à suivre, comme celle du « groupe santé », créé vers Argentat par des vieux après le confinement, pour échanger savoirs, expériences et entraide,

« pas pour parler de nos maladies ni pour jouer au docteur mais pour aller bien », souligne I., l’initiatrice du groupe.

Et si un jour, je ne peux plus

Ma tournée vioque en Corrèze s’arrête à J., mon contre-exemple, pour qui le lieu n’importe pas. Elle a vendu sa maison et filé à l’anglaise.

« Depuis 70 ans, je ne compte plus, c’est mon âge définitif ! Je ne me voyais pas rester là et m’inscrire dans une histoire écrite d’avance. Je ne me sens de nulle part, je suis de là où je m’entends avec d’autres. Pendant le confinement, je suis tombée, je me suis blessée, je ne pouvais plus rien faire seule, confinée et bras cassé. J’ai pris peur, je me suis dit et si un jour je ne peux plus. »

Je lui demande ce que c’est, pour elle, « s’entendre avec d’autres » :

« C’est rire ! »

Allez, les vioques, ne soyons pas schnock, rigolons ! Ne nous laissons pas confiner têtes et corps ni tirer notre fric, nos maisons, par les marchands ! Décidons au mieux pour nous, formons groupe avec et sans béquilles. Si vous avez un habiter-vieux à raconter, écrivez-nous, il reste des lettres K., L., M…

Notes

1. Conseil National autoproclamé de la Vieillesse.
2. Allocation personnalisée d’autonomie.
3. Le commodat est un contrat de prêt gratuit par lequel une personne prête un bien à une autre, à charge pour l’emprunteur de l’entretenir et de le restituer à la fin du prêt.

Par FRÉDÉRIQUE PERRIN, du CNaV1 (Conseil National autoproclamé de la Vieillesse)

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