
Exergue :
« La technoscience avance, l’homme suit et l’éthique s’adapte. »
(La Décroissance, n° 154, novembre 2018)
Le gouvernement va proposer la généralisation de l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA). En la quasi-absence de débat à gauche sur cette question essentielle et aux arguments fallacieux que les libéraux utilisent pour faire advenir cette réalité, quelques mises au point semblent nécessaires. Parce que la politique, comme la nature, a horreur du vide, et donc pour n’en point laisser le monopole à la droite et l’extrême droite, voici une critique de gauche de la PMA1.
Dès l’élection présidentielle de 2012, presque toute la gauche se ligue derrière le slogan « La PMA pour toutes ». Ainsi, « la PMA […] est travestie en condition impérieuse de l’égalité homos-hétéros » et devient « le marqueur identitaire d’une gauche qui peine à se distinguer de la droite en matière sociale et économique ». Être de gauche et soutenir la reproduction artificielle iraient donc de pair ! Ironique si l’on considère que la gauche doit s’opposer à la marchandisation du vivant, du corps et de tous les aspects de la vie !
De l’égalité
L’égalité ! C’est l’argument avancé pour revendiquer la généralisation du droit à la PMA à toutes les femmes. Cette notion est pourtant ici malhonnêtement instrumentalisée.
L’égalité entre les personnes hétérosexuelles et homosexuelles est reconnue en droit en France. La revendication de l’Inter-LGBT va au-delà : les femmes hétéros ayant le droit de recourir à la PMA, les femmes homos ou seules doivent l’avoir aussi. Cette apparente symétrie relève d’un faux bon sens et d’une négation de la réalité. En effet la PMA est ouverte et remboursée uniquement aux couples hétérosexuels dont l’un des membres souffre d’infertilité médicalement diagnostiquée. L’égalité des droits consisterait alors à octroyer ce droit aux couples homosexuels dont l’un des membres souffre d’infertilité médicalement diagnostiquée. Or est demandée la PMA pour les couples infertiles de femmes fertiles (et les femmes seules) : les cas d’infertilité sociale.
Alexis Escudero écrit qu’« il n’y a pas d’égalité biologique entre les êtres humains. […] Inégaux par nature, les hommes et les femmes sont en revanche égaux par volonté politique. […] Cette égalité, qui a formé la matrice idéologique de la gauche, est une égalité sociale, économique et politique. Elle est l’idée que les individus, quelles que soient par ailleurs leurs différences biologiques (physiques, cognitives, intellectuelles, sexuelles, ethniques…) doivent bénéficier des mêmes droits […]. L’égalité ne vise pas à abolir les différences biologiques entre les individus, elle en fait abstraction ».
Une certaine gauche considère pourtant que toute différence est inégalité, revendiquant la nécessité d’abolir la première pour lutter contre la seconde. Ineptie ! Faudrait-il dépigmenter la peau des « personnes de couleur » pour lutter contre le racisme ?
Cette gauche espère que discriminations et inégalités disparaîtront grâce à la technologie. En assignant à celle-ci une fonction qu’elle ne peut remplir, elle renonce au combat qui devrait être le sien.
La PMA pour toutes comme emblème de l’égalité constitue la plus belle victoire du lobby de la reproduction artificielle, une nouvelle étape dans la guerre contre le vivant. « Cette guerre menée au nom d’une minorité […] a pourtant des conséquences pour tous. L’extension du droit à la PMA aux couples de lesbiennes, c’est d’abord et avant tout son extension à tous les couples fertiles. Ainsi le recours à la fécondation in vitro sera bientôt légitime pour qui le souhaite, de même que la sélection et la manipulation génétique des embryons. Or c’est bien un « droit à la PMA » que réclament les libéraux de gauche, un droit opposable, qui contraint la société à fournir à chacun les moyens d’exercer ce droit, et non pas seulement un « droit de recourir à la PMA », simple absence d’interdiction. L’extension de la PMA aux couples de lesbiennes est donc avant tout le passage d’une technique palliative (déjà discutable en soi) à une technique de convenance et à sa généralisation. […] Un grand pas en avant sur la voie de la reproduction artificielle, de l’eugénisme et de l’être humain augmenté ».
On imagine l’état des comptes de l’Assurance maladie si de tels traitements lourds2 étaient remboursés selon la convenance ! Par ailleurs, le déficit de don de gamètes que constate déjà l’Agence de biomédecine imposerait la fin de la gratuité des dons, donc leur marchandisation, en cas de généralisation de la PMA.
La reproduction du bétail humain
La sélection génétique du cheptel animal s’est accélérée durant les années 1960. « Ce qu’on fait aux animaux, on le fait aux humains. » On sélectionnera celles et ceux qui, au sein du monde chimique, possèdent encore du sperme et des ovules fonctionnels, ainsi que celles et ceux qui correspondent aux normes en vigueur. De la zootechnie, nous passons à l’« anthropotechnie »3.
Grâce au diagnostic préimplantatoire (DPI), on passe de la sélection négative (avortement) à la sélection positive sur un effectif multiple : on choisit le « meilleur » embryon. « Avec le DPI, les malédictions que sont, à l’échelle individuelle, la recherche de l’enfant parfait, et à l’échelle de la société, l’amélioration de l’espèce humaine, deviennent réalité. ».
La fécondation in vitro deviendra bientôt pour les riches la manière normale de faire des enfants. Ils pourront ainsi « choisir la meilleure solution génétique pour leurs héritiers ». Ensuite, les autres, pauvres ou réfractaires, « traités de réactionnaires […], avant de devenir des criminels », seront eux-mêmes tentés ou contraints de suivre. La technologie n’est jamais neutre : elle conditionne nos vies.
La sélection se fera selon deux critères.
D’abord la soumission à « l’adéquation aux normes sociales, économiques et esthétiques du capitalisme et de l’industrie du divertissement. Ne seront retenus que les embryons garantissant des produits sains, standards, fonctionnels, et exploitables sur le marché du travail ».
Ensuite la distinction selon « la couleur des yeux, des cheveux, la forme du visage. Elle suivra les modes et tendances du moment ».
La liberté promise par les promoteurs de l’enfant sur mesure ne sera jamais qu’une liberté de consommateur limitée à un choix parmi des modèles améliorés mais standardisés.
PMA pour toutes, GPA pour tous ?
Si on instrumentalise la notion d’égalité, si on déplace les bornes de l’éthique ou de la morale, pourquoi ne pas autoriser la gestation pour autrui (GPA) ? En effet, si toutes les femmes, fertiles ou socialement infertiles, avaient la possibilité d’avoir artificiellement un enfant, pourquoi les hommes ne réclameraient-ils pas également ce « droit à l’enfant », donc ne revendiqueraient-ils pas le recours à la GPA ? Nous percevons que toute frontière franchie en interroge une autre, qui sera elle aussi abolie si nous ne mettons pas suffisamment tôt un terme à cette dérive.
Ni pour les hétéros, ni pour les homos !
Se pose le problème de la limite morale à l’application de nos techniques. Or les avis rendus par les « comités d’éthique » évoluent très vite. Ce qui était considéré comme une transgression devient soudainement acceptable ! L’éthique ne change pas en fonction du contexte et du progrès technologique.
La « PMA pour toutes » n’a rien à voir avec l’égalité des droits. La PMA doit être critiquée en tant que telle, car elle nous engage sur la dangereuse voie technopathe de la reproduction artificielle de l’humain, une de celles privilégiées des transhumanistes pour nous extraire de ce qui fait de nous des êtres authentiquement humains et nous soumettre davantage à la technologie et ses industries capitalistes.
La liberté des femmes se mesure alors à l’aune de leur soumission aux lois de l’économie.
La revendication de la PMA s’inscrit parmi les requêtes de divers particularismes identitaires, comme corollaire à la fin des idéaux politiques. On ne conçoit alors pas une humanité, une société, mais un ensemble d’individus titulaires de droits… individuels.
Si le désir d’enfant est légitime, d’autres le sont sans être toujours assouvis. Ne pouvons-nous pas accepter notre condition biologique, nos limites, nos imperfections, et ne pas considérer les différences comme des injustices ? Qu’est une liberté qui vaut soumission aux puissances étatiques, capitalistiques, technologiques ? Ne devons-nous pas au contraire mener des luttes visant à l’émancipation de ces mêmes puissances, et déporter sur le plan social, économique et politique, la recherche d’égalité ?
1. Je m’appuie en particulier sur le livre d’Alexis Escudero, « la Reproduction artificielle de l’humain », le Monde à l’envers, 2014. Toute citation sans précision de source est issue de cet ouvrage.
2. Sur les risques du lourd et invasif dispositif biomédical qu’est la FIV, lire Céline Lafontaine, « le Corps-marché – La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie », Seuil, 2014, p. 163-167.
3. Sylviane Agacinski, « Corps en miettes », Flammarion, 2009.
Christophe Gibiat




