
Si j’ai bien compris, un des objectifs de l’écriture inclusive est de faire en sorte que tout le monde adopte la représentation plurielle des choses. Par exemple, le terme agriculteur·ice nous obligerait à considérer que la profession agricole peut être aussi féminine. Cette façon de faire me dérange. N’est-ce pas le but du transhumanisme que de modifier l’espèce humaine par des artifices techniques afin de l’améliorer ? N’est-ce pas tout l’objectif de la fabrique du consentement d’Edward Bernays que de manipuler toute une population pour obtenir d’elle un conformisme ? Utiliser ces méthodes pour espérer un conformisme souhaitable est pour moi une contradiction, une illusion.

Tant que les promoteurs de l’écriture inclusive n’essaient pas de me l’imposer, je n’ai rien à y redire. Mais récemment, j’ai eu des collaborations difficiles. Ils insistent fort. Ça devient pénible pour moi. Ma réaction devient négative, générant beaucoup d’incompréhensions. Parce qu’ils sont persuadés d’accomplir une œuvre collective pour l’humanité, ils ne décrochent pas de leur objectif de l’imposer à tous. Sauf que c’est mon histoire, je n’ai pas d’autre choix que de l’assumer : je ne crois pas que l’écriture inclusive soit un bon outil.
La neutralisation des mots – par exemple remplacer « élu » par « édile » ou « élu·e » – revient à angliciser la langue française. Pourquoi pas « élected » tout de suite ? Le latin fut la langue de la loi, de l’administration et de la justice en Europe. L’anglais est devenu la langue de l’impérialisme occidental, le dialecte de la religion du progrès technologique, l’incontournable de la mode culturelle : pour faire fun, il faut buzzer. L’écriture inclusive pour moi est un pas de plus vers l’uniformisation planétaire totale, via la colonisation de notre culture par l’impérialisme anglosaxon.
J’ai ma propre manière d’agir face au problème de la représentation qu’on se fait des choses, pas seulement de la femme dans la société. Je pratique la méditation Vipassana. J’en ai déjà parlé dans La Trousse et je n’aurai pas le temps de la détailler. Quand un gamin grandit en dehors des problèmes humains de domination, il se remplit spontanément de joie. Cet état est bien plus fort que n’importe quel outil. Quelqu’un qui est dans l’instant présent, habité par la joie intérieure, n’est pas enclin aux comportements dominateurs. La méditation permet de faire le vide et trouver cet état, puis de travailler au quotidien pour qu’il devienne permanent. Je veux juste exprimer ma différence par rapport à celles et ceux qui pratiquent l’écriture inclusive. Que cette différence soit acquise et qu’on puisse continuer à partager des textes sans s’étriper.
S’il y a incompréhension face à mon refus catégorique d’utiliser l’écriture inclusive, je dis : un chêne est un chêne, un saule est un saule ; qu’y a-t-il à comprendre ? Rien. Juste accepter la différence. Il n’y a pas de vérité absolue, il n’y a que des trajectoires individuelles. Tout ce que je peux faire, c’est expliquer d’où je viens, qui j’ai rencontré et ce qui m’amène à croire ce que je dis aujourd’hui. Des tas de gens ont de très bonnes raisons de militer pour le droit des femmes et utiliser l’écriture inclusive. Ils ont bien le droit de le faire. C’est juste que vouloir m’imposer cet outil alors que je n’ai pas la même trajectoire conduira irrémédiablement à des exclusions et des souffrances supplémentaires.
Par FRED BOUTET




