
« O et pas de photo… Ou mieux, tu fais une photo floue. » Il est comme ça Barnabé (C’est le nouveau nom temporaire qu’il s’est choisi…), il ne veut pas que l’on parle de lui. Il est une rumeur, presque une légende ; une abstraction du temps, de l’espace et de sa propre vie. C’est au détours d’une conversation improbable, dans un bouge rempli de personnages eux-même improbables – voix décapées au whisky pur malt – au fin fond d’une Corrèze encore belle de ses vertueuses processions millénaires que, pour la première fois, j’entends les prémices d’une légende rurale et décide d’aller à sa rencontre…
Ruisselant parmi les fontaines de boues qui déroulent leurs tapis de mousse broyées, je tente d’ouvrir un passage – fantasmagorique – au milieu de cet ersatz de jungle. Le tunnel feuillu livre enfin son épilogue sur la demeure de Barnabé : maison carrée, à l’entrée colonnée, dont les murs recouverts d’un crépi éjaculé par des moines – et pis, scolaires, les moines ! – soldats du démiurge à la bétonnière. Pour accéder à l’antre de l’anachorète, il faut se fondre dans les murs ! De hauts murs ou d’autres plus bas, des épais, des penchés, des percés, des secs en pierre étouffés par le lierre, en parpaing recouvert de ciment tel une crème anglaise moisie, en terre cuite, bardés de bois ou plaqués d’émaux fissurés et verdis par l’humidité de la forêt… Des murs créant des fuites labyrinthiques, renvoyant les promeneurs
24 – la trousse corrézienne n °32
k mais alors tu changes mon nom
indélicats à l’orée de la sombre endormie. Barnabé ne m’accueille pas, il m’engloutit. Je me noie dans la poussière qui émane de son corps courbé. Les yeux, gris comme une pluie d’octobre, semblent s’arrêter sur mes organes et figer leur fonctionnement. Lui proposer de répondre à mes interrogations revient à demander à Jésus si « vraiment, les clous, ça fait mal ? »… Alors je l’incite à m’ouvrir son cœur et à m’expliquer à quoi servent ces murs. L’éclat de rire de Barnabé continu – encore maintenant – à faire vibrer ma cochlée contre ce qu’il me reste de trompe d’eustache…
C’est qu’il n’aime pas notre monde, Barnabé : « C’était [son ancienne vie] comme se taper dessus avec un marteau en caoutchouc à longueur de journée. Ça fait mal mais on ne meurt pas, on ne peut pas se soulager… ». Alors les sacs de bétons qu’il transportait toute l’année en trentehuit tonnes à travers la France, il les a déplacés, petits à petits, dans ce « fond de bois » afin d’y construire dans le plus grand secret et « le plus grand silence » ajoute-t-il, ce pavillon familial, pour lui, l’homme seul ! « Rendre absurdes tous nos gestes pour rendre absurde toute la vie. » Quand je demande à Barnabé ce qu’il entend par là, il se mure dans un silence qui vaut son pesant de béton…
Alors, ces murs ? Au milieu d’une forêt corrézienne ? Une ode au capitalisme entreprenant ?
« Non », me dit-il. « surtout pas ! Plutôt un moyen de décontaminer le monde. Un moyen de donner à manger à la nature. Qu’elle nous rende au centuple la violence dont nous faisons preuve envers elle ! Lui donner du béton, du ciment, de la brique et qu’elle n’en fasse qu’une bouchée ! Une misère faite à notre dévotion, notre piété, notre adoration vénale et cimentée ! ». C’est qu’il est difficile à suivre, notre Barnabé. Sous l’immense et hirsute chevelure qui se dresse en palmier sur sa tête, l’ébullition est à son comble. Une dramatique et pathétique avancée contre le capitalisme ambiant, un peu à la façon de Nasche, héro malheureux du roman de Paul Auster, La musique du hasard. Construire des murs et encore d’autres murs. S’essouffler dans un ascétisme païen révolutionnaire. Créer le chaos organique autour des plaies de ciment… Si ce n’est que Barnabé n’existe que dans sa propre tête. Dans le métal d’une bétonnière et les pieds dans une flaque d’eau fangeuse et grumeleuse.
Je laisse notre personnage, non sans avoir réalisé le cliché brumeux et évanescent. Barnabé se tient debout, courbé, plié même, portant sur son corps abîmé le poids des siècles qui le – et nous – ravagent. J’oublierai pour le bien de Barnabé, la route et le passage magique et peutêtre imaginaire qui m’ont permis d’accéder à la légende. À l’aube d’un nouveau jour, je ne regarderai pas les murs du même œil.
Pluton 427





