
« Ce projet s’est réalisé avec une concertation exemplaire des acteurs du territoire. » « Nous avons organisé des ateliers de concertation. » « La réunion publique de concertation s’est déroulée dans la salle des fêtes de la commune et a réuni une cinquantaine de personnes. » « La communauté de communes a décidé d’organiser une concertation avec les habitants pour… »
Depuis plusieurs années, les politiques et gestionnaires construisent ainsi leurs discours, semant par-ci, par-là, ce mot, peu poétique, mal sonnant, pour exprimer comment ils ont bien agi, puisqu’ils ont « concerté ». Et bien concerté d’ailleurs. Vous remarquerez qu’on n’entend que très rarement parler d’une concertation « a minima », un peu laissée pour compte, voire ratée.
Un peu de mémoire ! Souvenons-nous de ce temps des « grands travaux » d’aménagement du territoire. Si, si, souvenez-vous : dans les années 1960, les villes nouvelles poussant tels des champignons, les stations de ski, le complexe pétrolier de Fos-sur-Mer1 ! Ah, le grandiose aménagement de Fos-sur-Mer ! Eh bien, en ces temps de rêve pour les décideurs, pas de concertation. Eh non. Pas du tout. Enfin avec les habitants veux-je dire.
C’est à la fin de ces années 1960 et au cours des années 1970 qu’émerge une opposition claire à ces initiatives descendantes du pouvoir central, une volonté sociale de participer, de construire « un développement ascendant », adapté au « pays » dans lequel on vit (vivre et travailler au pays). Les humeurs, les termes diffèrent selon que l’on est en milieu rural ou urbain mais l’habitant demande, que dis-je exige ! clairement de participer.
L’ADEME (agence de la transition écologique) relève ainsi que « l’intérêt pour la participation des citoyens à l’action publique a accompagné la montée en puissance des préoccupations environnementales à partir des années 1960 », et derrière cet intérêt « se dessine l’idée d’une construction collective »2. Participation est alors le mot utilisé plutôt que concertation et fin des années 1970, voire 1980, « concertation » n’apparaît que très peu dans le discours politique. Puis face à une demande sociale croissante de participation, et à la ratification de
conventions internationales, la législation intègre progressivement au cours des quarante dernières années l’obligation réglementaire de procédures de « concertation » et c’est ce mot qui « s’est imposé progressivement en France au fil de ces injonctions réglementaires […] La prédominance du terme concertation n’est pas neutre ; elle exprime une préoccupation d’organisation par une autorité compétente des modalités du dialogue et une certaine méfiance vis-à-vis de formes de mobilisations spontanées de contre-pouvoirs potentiels »3.
Les élus locaux se retrouvent donc, bien malgré eux, avec une injonction de concertation réglementaire, qu’aucune définition législative de ce mot n’accompagne. Et définir ce petit mot si peu poétique et si mal sonnant, est complexe quand il est pour certains porteurs d’une démocratie plus participative, et pour d’autres, élus souvent, il s’agit au mieux d’informer, voire simplement communiquer par la publication communale, ou communautaire, ou… avec des jolis mots et photos. Vous remarquerez toutefois qu’il est souvent accolé avec le mot partagé : la concertation (très bien menée donc) a permis d’aboutir à un diagnostic partagé. Très jolie langue de bois qui peut se traduire ainsi : on a fait une belle réunion publique pour présenter le diagnostic, on a répondu aux questions, et on a dit qu’on en tiendrait compte. Et on vous communique une belle photo dans votre bulletin local avec comme commentaire « la réunion publique a réuni une centaine de personnes et a permis d’échanger de façon positive ». Très très intéressant. Comme information je veux dire.
Sans compter, que les formations classiques des technocrates de bas, moyen ou haut étage (l’ENA par exemple) n’ont que très peu (voire pas du tout) de formation à ce que peut être « de la concertation ». C’est beaucoup moins essentiel que d’apprendre les tours et détours des marchés publics, les contraintes de la fourniture des documents administratifs aux habitants curieux, et autres nécessités réglementaires précisément définies.
Voilà comment une revendication sociale de participation active se dilue dans une nécessité de jolie communication. L’habitant en est amer qui voudrait vraiment partager justement, donner un avis, et pas nécessairement dans un esprit conflictuel, entendre les autres et « se
projeter de concert » comme dit le Littré, ce qui est beaucoup plus musical que concerter ou coconstruire. L’élu n’y comprend goutte, lui qui a bien fait comme il fallait. Et, comme le tout est complexe, l’État, se lance dans le détricotage de toute cette lourde réglementation, à peine quarantenaire, qui empêche d’avancer tel le complexe pétrolier de Fos-sur-Mer, vers l’avenir radieux, voire des jours heureux.
La langue de bois, dans son imprécision, nous dessert tous. Sachons donner ou exiger le sens de chacun de ces gros mots nouveaux mots employés, afin de s’en construire au moins un sens partagé ! Que dites-vous, vous, quand vous dites « concerter » ?
1 https://bit.ly/2SGFHJX 2 https://bit.ly/33xhI67 3 https://bit.ly/2GipkRd
Des mots parmi d’autres
« Retour » Aujourd’hui quand on écrit un mail on n’attend plus de réponse, ni de remarques, mais un ou plusieurs « retour(s) ». Y’a-t-il une différence entre les unes et les autres ? Oui. Le mot « retour » dans cet emploi vient tout droit et sans traîner du « retour de courrier », c’est à dire le service de courrier qui suit immédiatement la réception d’une correspondance. Attendre un retour, c’est donc espérer une réponse extrêmement rapide : sitôt lu, sitôt répondu. Le retour au pays prend parfois plus de temps, quand à celui de l’enfant prodigue…
– la trousse corrézienne n °32 – 17
Mamie Lala




