
L’eau est ici, là et là. Sur la planète, depuis longtemps. Avant la vie, Mère de la Vie.
Toujours la même, dans tous ses états : en vapeur, en solide, en liquide, égale à elle-même.
En quantité finie (la dispersion est minime), cette eau circule d’un état physique à l’autre, d’un état géographique à l’autre, depuis longtemps, depuis toujours.
Mers, icebergs, glaciers, rus, ruisseaux, rivières, lacs, étangs, en tous sens, tous horizons : de l’évier à la banquise qui débâcle, de la buée occultant la vitre à la flaque retenant le ciel et ses nuages. Du potage à la tinette, et retour via le compost et les poireaux,
Et dans nos sangs, nos humeurs, nos chairs, soixante dix pour cent de notre corps au bas mot.
Nous sommes constitués d’eau à la majorité plus qu’absolue, d’eau renouvelable et renouvelée, sans cesse, d’eau de passage par nous.
En hébergeant l’eau pour un moment nous devenons de la mémoire.
Celle par exemple, d’un pipi de dinosaure, celle des sèves d’un Douglas, d’un pissenlit, d’un poivrier, d’un palétuvier, d’un ginkgo biloba, la mémoire d’une perle de sueur d’une femme Dogon, celle d’une larme de bébé apache et douloureux et d’une autre larme qui coula sur la joue de Louise Michel déportée à Nouméa. La mémoire du sang d’un Maya sur l’autel de pierre, celle de l’eau de rinçage des pinceaux de Marie Laurencin, celle du petit ruisseau d’Élisée Reclus.
La mémoire, mais aussi l’avenir,
Celui d’un peu de poulet, de grenouille, de phacélie, de fauvette et de crocodile. Ah oui ! Des larmes de crocodile et de coquelicot, des perles de rossignol,
Des gouttes de Tout, des larmes de Tous, chacun est un cocktail de ce qui fut, est ou sera,
Nous sommes dépositaires momentanés de ce qui fera l’autre ailleurs, plus tard.
Nous sommes Zones Humides,
L’eau nous relie au Tout,
Cessons de la saloper
Lorsque nous la négligeons, nous nous négligeons,
Lorsque nous privatisons l’eau et ses usages, nous nous privatisons, nous offrons notre unité, notre nature à ceux qui ne les envisagent même pas, à défaut de les respecter.
Un Léo chantait « le capital qui joue aux dés notre royaume ». Nous assistons inertes à la partie, le capital joue aux dés notre subsistance, les conditions de notre survie, et il pipe les dés.
Nous trouvons des moyens pour restaurer des réalisations humaines. Fort bien ! Mais saurons nous remédier aux saccages de l’eau et de la vie, sans lesquelles rien n’aura plus pour nous, ni sens, ni réalité, pas même les cathédrales (de quoi nous servons nous pour éteindre un incendie?).
En idéal : l’eau réunira sur sa cause, sur sa défense des volontés, des opinions, des intentions averties,
En ce sens elle sera à l’origine d’une résistance
Elle survivra à l’homo capitalus
Et nous avec, peut-être
Alain Brogniart



