Cher lecteur, un jour quelqu’un vous remet un bouquin qui s’intitule comme cet article. Après l’avoir lu, un sentiment de révolte vous envahit. C’est la même rage qui monte, comme après tant d’autres constatations sur ce monde, lequel maintenant serait comme le projet Manhattan !… Qu’importe : ne laissons ni le désarroi ni la lassitude nous envahir, regardons les choses telles qu’elles sont.
Jean-Marc Royer, ingénieur à la retraite, était l’invité du CIRA (2) de Limoges le 4 avril dernier. Nous y étions et nous avons apprécié son humour, les solides références sur lesquelles il s’appuie, la clarté des thèses qu’il propose et argumente. Nous vous invitons à cette lecture car les mécanismes de la pensée analytique qui sont donnés à examiner vous inviteront à vous émanciper de ceux que le milieu nous inculque depuis le berceau.
Pour résumer, la fabrication d’une bombe nucléaire est passé de l’idée en 1939 à un projet nommé « Manhattan » en 1942 au U.S.A. avec l’appui de chercheurs britanniques. Ce projet a été dirigé par Leslie Groves, un militaire qui avait dirigé la construction du Pentagone. Son existence et son déroulement ont été soustraits au contrôle du Sénat américain.
Sur quatre sites secrets, 145000 personnes au minimum, 500000 au plus haut ont travaillé pour ce projet, sans connaître son but ultime. L’auteur refait les additions d’après les archives américaines, et estime le coût à 56 milliards de dollars 2012. Toutes les grandes compagnies incluant Monsanto y ont participé. En menant conjointement science fondamentale et développement industriel, le projet a initié une accélération du capitalisme thermo-industriel planétaire. Dans les villes entièrement créées pour cette machine industrielle, la perte de sens du travail était compensée par « l’entertainment » : du sport, du sport, du sport, des spectacles.
Et cette constatation : dès juillet 1944, la plupart des savants impliqués savaient qu’ils ne travaillaient non plus pour faire plier l’armée japonaise, mais pour dominer celle de Staline et sidérer le monde entier. Entre avril et juillet 1945, les U.S.A. ont enregistré pas moins de huit tentatives de contact diplomatique par les officiels japonais pour négocier une reddition. Elles ont toutes été ignorées… parce que l’engin de mort n’était pas prêt !
Il n’existe que deux photos des jours qui suivirent la bombe à Hiroshima (3). J-M. Royer se met à marcher lentement, les bras à l’horizontale, mimant les survivants dont les lambeaux de peau se détachaient du corps et collaient aux vêtements. Son livre raconte la singulière aventure du reporter Wilfred Burchett qui se fera voler par l’armée américaine son appareil photo et ses clichés d’Hiroshima. Il fallait cacher qu’après les explosions nucléaires, les éléments radioactifs dispersés continuaient d’empoisonner et de faire mourir les survivants (4). On comprend pourquoi et comment l’US Army, avec la complaisance des médias de masse, a mis en place le tabou des conséquences sanitaires de la contamination par les radionucléides. Avec Fukushima depuis 2011, l’auteur démontre également que le tabou nucléaire est mondial et toujours bien entretenu. 65 millions de morts sont attribuables au nucléaire depuis 1945, plus que pendant la deuxième guerre mondiale ! 2019 en France, vous trouvez toujours en librairie ces petits livres de « vulgarisation » écrits par des gens du CEA (5) qui racontent que les faibles doses de radioactivité artificielle n’auraient aucun impact sur la santé humaine !
Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki – 6 et 9 août 1945 – ne sont pas considérés comme des crimes contre l’humanité dans les livres d’Histoire. Le 8 août 1945 parut le texte qui préparait le procès des nazis et qui définissait la notion de crime contre l’humanité ; curieusement, il y était stipulé que les alliés ne pouvaient pas en être accusés…
Selon l’auteur, la genèse de cette guerre au vivant, qui se poursuit depuis 1945, est le fruit d’une alliance entre le mode de connaissance scientifique, la science, et les états-nations. « Pour exécuter en masse des vivants sur le sol européen, on a commencé par les désigner comme porteurs de tares héréditaires afin de les exclure du genre humain de manière socialement acceptable, pour l’époque, c’est-à-dire scientifiquement ». Le livre de Jean-Marc Royer contient une annexe intitulée « de l’eugénisme au nazisme 1868-1939 », qui explique comment, en Allemagne, l’enfermement et la tuerie de masse ont pris d’abord pour cible toute personne ne pouvant être considérée comme productive pour la patrie, dès janvier 1939. Il y eut le congrès international de l’eugénisme à Londres en 1912. Comment ne pas s’interroger aujourd’hui sur ces congrès internationaux à la gloire du transhumanisme, socialement acceptés parce que dits « scientifiques » ?
La logique du « Manhattan-project » appliquée à notre quotidien
Dans son ouvrage, l’auteur, en ré-inventoriant toutes les phases de cet acharnement à l’accès au pouvoir de destruction absolue par la technique de la fabrication de la bombe atomique, met en lumière et en détail de manière très fouillée, tous les aspects de ce qui permit à l’horreur de s’accomplir.
Au fil des chapitres J-M. Royer fait apparaître les mécanismes qui furent mis en place pour le fonctionnement de cette industrie, qui induisent encore aujourd’hui secret, mensonge, déni, censure, confiscation et dissimulation des connaissances et des archives, injonction au silence pour les victimes, radio-négationnisme… toutes ces « méthodes », qui se sont étendues à toute la sphère techno-industrielle contemporaine.
L’ensemble des catastrophes industrielles que nous connaissons utilisent et instrumentalisent leurs victimes comme cobayes, comme matériel humain, et opèrent un renversement des valeurs. Ce qui est la preuve du crime et doit être dénoncé comme tel devient un bienfait revendiqué : le progrès !
La mise en technique et en pratique de toutes les méthodes d’acceptabilité de consentement et de participation que l’on désigne aujourd’hui sous le vocable « retour d’expérience », trouvent leurs sources et leurs racines dans cette apocalypse.
La première bombe atomique fut la mise en scène et la démonstration du pouvoir absolu, l’aboutissement et la continuité d’une logique de solution finale toujours en cours. Pour pouvoir agir dans le sens de cette hégémonie et justifier le crime, il fallait déjà et il faut considérer encore aujourd’hui, une ou des catégories de vivants comme « en trop ». À présent c’est tout le vivant qui est considéré comme « en trop » par la caste techno-scientiste qui œuvre à s’emparer, domestiquer, soumettre, artificialiser, transformer pour « augmenter », et finalement éradiquer.
Chaque jour, chaque fois que l’on s’oppose à la destruction du vivant commise par les plus grands groupes industriels déjà en action à l’époque, par ceux qui leur succèdent, et par les institutions et les états qui les servent, que ce soit localement ou mondialement, sachons reconnaître et désignons le crime nucléaire qui se cache dans sa banalisation.
De la mine d’uranium au site d’enfouissement de déchets, nous nous confrontons à la même arrogance, au même mépris, aux mêmes fins de non recevoir, aux mêmes injonctions au silence édictées par l’ordre atomique.
Le système de pensée inauguré avec l’horreur d’Hiroshima est notre poison quotidien.
(1) Le monde comme projet Manhattan. Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant de Jean-Marc Royer, préface d’Annie Thébaud-Mony, postface Anselme Jappe – Ed. Le Passager Clandestin, 2017
(2) CIRA : Centre International de Recherche sur l’Anarchisme
(3) Les survivants du pont Miyuki trois heures après le bombardement atomique d’Hiroshima http://bit.ly/2XkQkFU
(4) Voir l’œuvre magnifique Gen d’Hiroshima de Keiji Nakasawa
(5) CEA : Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives
Frédéric Boutet et Christine Guérin



