
Je garde en moi la joie de la première étreinte, dans ce suave lieu que je n’ai jamais quitté. La tenant fermement, je terminais mon geste. Et je tenais sa tête. Et je serrais mes dents… Mare vaseuse où se pose la plume du canard nonchalant, qu’abrites-tu en ton sein si fangeux et si pudiquement ?
Que la pluie de ses gouttes totalement claires la constelle d’éclats n’y pourra rien changer… Elle est intrinsèquement trouble et mystérieuse ; elle porte en elle-même son propre masque.
On pourrait presque croire en sa solidité. Impassible surface où dorment les branchages qui s’y sont échoués quand le vent les brisa, où glissent les canards arrogants et crasseux qui nous montrent parfois que la mare est liquide…
C’est quand le palmipède décide d’y aller, amerrissant son vol ou y plongeant ses pas… C’est quand il dresse au ciel son croupion qui s’agite, à cet instant précis où il plonge son cou !
Lui seul connaît le secret du dessous, s’il y voit quelque chose… À moins que moi qui tant l’adore, ne sache ce qu’il s’y est mis un jour ?
Me voici justement qui claque mes sabots en sifflotant gaiement. Je tiens à la main mon râteau à longues dents… Arrivé près de l’eau je la scrute de doutes, puis, de mon torve regard fait un tour d’horizon.
Mes yeux noirs rétrécissent de satisfaction ; ma main droite gonfle se serrant sur le manche. Il n’y a plus qu’à s’y mettre, mes fesses contre le tronc. De ce point de repère, je trouverai très vite… Un pas, deux pas, le râteau dressé droit devant. Les sabots pas encore dans la zone humide, je le laisse tomber en un endroit précis.
Dans l’eau.
Le tenant fermement, là, j’arrête mon geste. Et je tourne la tête. Et je serre les dents.
Personne…
Alors je ramène le manche vers mon corps. Les dents longues raclent le fond de cette mare. Parvenues à mes pieds je l’observe et relève… et relance plus loin mon outil dans l’eau sale. Floc ; là-bas le canard prend ses ailes à son cou. Mes bras s’appliquent bien à ratisser le fond. Et cette fois c’est bon ; la corde est bien aux dents.
Arrivée hors de l’eau je la scrute de joie, puis, de ma rugueuse main je la serre et la prends. Et ma seconde main la saisit à son tour… Me voici qui recule en la tirant vers moi, la corde qui se tend.
Moi seul connais le secret du dessous, et je tire la chose… Moi et ma première aimée, on est seul à savoir l’amour !
C’est quand j’avais décidé d’y aller, d’embrasser ma frivole y plongeant mon appât… Quand je dressais, véniel, l’émoi qui m’habitait au refus indocile, quand je plongeai son cou !
On pouvait presque croire en son ingénuité, impassible visage où dorment les violences… Je l’avais tant aimée et ce viol la brisa… Ma belle était noyée dans l’eau de cette mare. Arrogant et crasseux, je me sentis livide.
Que les pleurs de mes larmes totalement claires la constellent d’éclats n’y pourra rien changer… Je voulus le garder que pour moi, mon secret. Et je tire la corde et le coffre hors de l’eau…
Je garde en moi l’effroi qui suivit cette étreinte, quand je dus à la hache découper son cou. La tenant fermement, je terminais mon geste. Et je tournais la tête. Et je serrais mes dents. Et je l’ouvre et souris à mon premier amour, au masque de son crâne, qu’une fois tous les ans je sors de sa fraîcheur, et si pudiquement…
Arnaud Rakitch





