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La Trousse Corrézienne

LTC 25, Société · 5 juillet 2019

Ellul et Charbonneau

On trouvera, dans l’excellent livre de Jean Bernard-Maugiron, publié par Les Amis de Bartleby1. Deux personnalistes gascons unis par une pensée commune, Les Amis de Bartleby, 2013., tout ce qu’il faut pour saisir ce qui fit de ces deux compagnons de solitude un exemple saisissant de rigueur intellectuelle et d’exigence spirituelle partagées dans le respect mutuel et mises au service d’une cause lucidement défendue contre elle-même, celle de la liberté humaine comprise comme l’expression d’une nature à jamais séparée d’elle-même. Nous ne ferons ici qu’indiquer en quoi cet exemple pourrait aujourd’hui inspirer ceux qui sentent que, derrière les mots d’écologie et de démocratie qu’on brandit soudain pour nous faire accepter un modèle de société que nous refusons de tout cœur, s’accomplit une des pires impostures de notre histoire.

. Deux personnalistes gascons unis par une pensée commune, Les Amis de Bartleby, 2013.

Sous le titre d’un texte fondateur2. Bernard Charbonneau, « Le Sentiment de la Nature, force révolutionnaire », dans Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Le Seuil, 2014, pp. 173-174., Charbonneau, l’aîné de nos deux apôtres (nés respectivement en 1910 et 1912), sut définir dès 1937, en quelques formules aussi décisives qu’incisives, ce qui devait orienter, non seulement leur réflexion sur les deux phénomènes déterminants de l’ère à venir, la technique et l’état, mais aussi l’action qu’ils ne cessèrent de poursuivre et de promouvoir, jusqu’à ce que, parvenus au terme de leurs vies, ils eussent l’amère satisfaction de voir se réaliser presque tout ce qu’ils avaient d’emblée pressenti et dénoncé : l’avènement d’une société où l’homme, coupé de lui-même, devenu son propre ennemi, croirait pouvoir sauver la nature par les mêmes moyens qui avaient concouru à sa destruction. La question qui occupe alors Charbonneau, au lendemain de la victoire du Front populaire, est celle qu’avait brutalement posée le Giono de Que ma joie demeure et des Vraies richesses : le souci du progrès social, inséparable du développement technique et économique, ne va-t-il pas définitivement détourner la grande majorité des hommes du lien essentiel qui, les rattachant à la terre, fonde une liberté bien plus importante parce que plus originelle que tous les possibles acquis du social-capitalisme d’Etat ? Comme Giono, Charbonneau (seul parmi ceux qui se réclamaient alors, pour s’opposer aussi bien au fascisme et au communisme qu’à toute forme de libéralisme économique, du personnalisme) fait le pari d’une révolution dans laquelle « le sentiment de la nature [serait] ce que la conscience de classe a été au socialisme : la raison faite chair » afin de libérer l’homme d’une aliénation qu’il décrit ainsi :

. Bernard Charbonneau, « Le Sentiment de la Nature, force révolutionnaire », dans Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Le Seuil, 2014, pp. 173-174.

« En supprimant la lutte de l’homme ou du petit groupe isolé contre la nature, elle [la technique] a supprimé la part de liberté qui s’incarne paradoxalement dans l’oppression d’une vie naturelle. Dans la Société parfaite, il n’y a plus de chance de liberté parce que l’homme peut tout prévoir pour l’homme, et une tyrannie se crée, d’autant plus dangereuse qu’elle ne heurte pas directement nos habitudes et qu’elle peut se glisser au plus particulier de notre vie. Les personnes vivant dans la société moderne ne se heurtent pas brusquement à une volonté personnelle d’injustice, mais subissent un lent étouffement ; alors naît ce sentiment particulier de la nature, désir de solitude et de vie rude ; dans la tiédeur de la pièce l’homme rêve enfin d’une bataille, de se plonger dans l’eau glacée des torrents. »

L’originalité consiste ici surtout à ancrer la liberté non directement dans une nature immédiatement donnée, mais dans la contradiction qui existe entre l’homme et lui-même du simple fait qu’il appartient en même temps à l’ordre naturel et à l’ordre spirituel, d’où la nécessité d’un combat (dialectique) dans lequel le contact direct avec le monde engendre une tension créatrice susceptible de faire de l’individu le ferment d’une authentique liberté collective, d’une communauté incarnée, et non un atome plus ou moins bien intégré par l’organisation sociale et politique. Autrement dit, c’est parce que l’homme a conscience d’être lié à la nature qu’il peut échapper aux déterminismes sociaux, et c’est en se confrontant à elle qu’il acquiert la force de s’opposer aux tendances qui le conduisent à se couper d’elle et à l’exploiter pour son propre malheur.

Une forme d’écologie essentiellement libertaire découle de cette vision de l’aliénation, une écologie de groupes où les relations individuelles demeurent déterminantes, une écologie d’action locale motivée par le souci de vivre, là où l’on est, dans la conscience de ce qui, au niveau global d’un monde toujours menacé par l’esprit de système (l’anti-esprit), contribue à détourner les hommes de leur vocation de vivants – une écologie radicalement critique, surtout, veillant à ne pas laisser les illusions suscitées par l’idéologie s’emparer des corps atomisés des sociétés et des individus constitués en masses, illusions qui consistent notamment à croire qu’on peut jouer la technique contre l’Etat, l’Etat contre l’argent ou l’argent contre lui-même, sans se rendre compte que c’est l’ensemble constitué par ces abstractions concrètement nocives qu’il faut défaire, en en revenant toujours au sens concret des vérités radicales, comme Ellul, après des années de lutte partagée avec Charbonneau, le réaffirmait en 1986, en conclusion de son dernier grand livre sur la technique, Le Bluff technologique. A la question de savoir si le système qu’il décrivait n’était pas irréversiblement fermé sur lui-même et sur l’homme, il répondait :

« Non, enfin, en vérité, si, sachant l’étroitesse de notre marge de manœuvre, nous profitons, jamais par le haut et par la puissance, toujours sur le modèle du cheminement d’une source et par la seule aptitude à l’émerveillement, de l’existence fractale de ces espaces de liberté, pour y instaurer une tremblante liberté (mais une liberté effective, ni attribuée, ni médiatisée par des appareils, ni politique), y inventer ce qui pourrait être le Nouveau que l’homme attend.3. Jacques Ellul, Le Bluff technologique, Fayard/Pluriel, 2010, p. 731. »

. Jacques Ellul, Le Bluff technologique, Fayard/Pluriel, 2010, p. 731.

Si l’un, agnostique post-chrétien foncièrement anticlérical, pouvait, dans sa révolte, se sentir enclin au désespoir, l’autre, profondément chrétien, ne crut jamais que l’espérance chrétienne pouvait dispenser un homme libre de se sentir solidaire de tous ceux que l’imposture révolte. Ainsi témoignaient-il bien, tous deux, en faveur d’un monde où l’homme doit être tout ce qu’il est, même s’il n’est jamais que ce qu’il est.

Édouard Schlachli

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