
Si il y a un truc qui me les gonfle prodigieusement, c’est bien la feuille de salade. La feuille de salade qui, comment dire, accompagne, complète systématiquement le steak frites que tu viens de commander. Or, c’est bien un steak frites que tu as commandé, pas un steak frites salade! Par exemple, quand tu commandes une salade verte, il ne vient à aucun restaurateur l’idée de l’agrémenter de 200 grammes de bavette! Qu’est-ce qu’elle vient foutre là cette feuille de salade, à moitié ramollie par la chaleur des frites et le jus du steak?
C’est peut-être un contrat mondial entre les producteurs de salade et les fabricants d’assiettes? Une opération mondiale « Achetez une assiette, sauvez une salade! » C’est peut-être une loi, un deal diététique: OK tu bouffes un steak, OK, on te met des frites mais en échange tu te mets un peu de verdure! Ca c’est bien dans l’air du temps, l’équilibre alimentaire.
A moins que ce ne soit purement décoratif, un peu de vert, ça égaye. Comme au PS. D’autant plus qu’il semblerait que dans cette tendance vienne se greffer le lobby des producteurs de tomates cerises et celui des trainées de vinaigre balsamique qui viennent compléter l’ornementation de l’assiette, délicatement étalés dans une esthétique qui n’est pas sans rappeler les virgules sur les murs des chiottes d’antan.
A mon avis, ça cache quelque chose, ce besoin de mise en scène, un peu comme si le propos initial (un steak avec des frites) ne suffisait pas, un peu comme si, pour vendre une bagnole, on était obligé d’y coller une jolie fille en string… Un peu comme si le cuistot était embarrassé, comme si son steak était imbouffable, comme si ses frites étaient surgelées… Allez savoir.
En tout cas, le phénomène se généralise, chaque fois que tu demandes un truc, tu repars avec un jeu à gratter, une carte Auchan, un bon de réduction, une carte de fidélité, un porte clé marsupilami, un stylo en carton, une invitation, un bon pour te faire épiler le maillot, un double cheeseburger, un coffret outillage pour l’achat d’un canapé cuir pleine fleur 12 places, la télévision d’Orange, un petit sapin en carton pour parfumer ta bagnole, un lot de consolation, une carte du PS, un truc qui te fait oublier jusqu’à ce que t’étais venu chercher au début!
D’ailleurs, j’en étais où? Ah ouais, à l’essentiel! Un steak et des frites…
Alors, c’est quoi cette feuille de salade? Si encore, derrière, y avait un billet doux de la femme du cuistot: « je vous ai regardé entrer, vous me plaisez beaucoup. Rendez vous après le repas aux poubelles derrière le resto. » A moins que ce ne soit un geste de générosité discrète du cuistot, un peu timide, un peu rustre qui vous glisse dans le creux de l’assiette: « je savais que ça vous ferait plaisir! ». Ce serait la générosité, la tolérance et la bonté du monde qui s’exprimerait dans cette feuille de salade! Mais rien, pas un mot doux, pas une oeillade du cuistot.
Alors quoi? Et si tous les cuistots du monde s’étaient donné la consigne: « on leur lâche, en message subliminal, une feuille de salade au milieu de la frites, et, ça prendra le temps qu’il faudra, mais ils finiront par comprendre. » Il y aurait alors, aux fond des cuisines poisseuses, un collectif (autogéré, j’imagine) de cuistots révolutionnaires, qui balancerait à l’insu du grand patronat, des tracts révolutionnaires en forme de feuille de salade, pour appeler au grand soulèvement! Un grand mouvement auquel se joindraient d’abord tout naturellement les détenteurs de ticket repas, suivi de peu par les jouisseurs de kebab (salade, tomate, oignons… Arghh! Sauce blanche!), rejoints enfin par la tribu des weight-watchers. C’est pas con! Vraiment! Et ça serait quoi leur truc? Leur revendication? La liberté? La liberté pour la feuille de salade d’exister sans l’appui du steak, le droit de vote pour les salades, la parité: un steak, une salade!
Mais bien sûr! Comment n’avais-je pas compris avant? Bien évidemment, ça aurait été plus simple avec un tract du Front National dans le couscous! La salade est un légume opprimé, le sioniste du potager, si vous me passez l’expression. Bien sûr, la salade, on la trie (comme au Vel d’Hiv), on la lave (Comme à Mathausen), et on l’essore (comme à Euro Disney). Que n’ai je compris avant ce message d’oppression?
J’ai donc du pain sur la planche. Je vous laisse, on vient tout juste de m’informer d’un nouveau scandale à propos de soi-disant cerises sur des gâteaux!
Ructor Vigo




