C’est vrai cependant que les vents sont contraires. Pour la première fois depuis l’après-guerre, la représentativité syndicale, a été bousculée. La CFDT, syndicat « réformiste » s’il en est, est devenu premier syndicat représentatif. Devant la CGT, étendard de la classe ouvrière, et courroie de transmission historique du Parti Communiste Français. Alors il n’en faut pas plus pour enterrer définitivement ceux que les tenants de la fin de l’Histoire post-1989 considèrent au mieux comme une résurgence stalinienne d’un sombre passé. Ces apôtres du TINA (There Is No Alternative) sont devenus les « experts » et « spécialistes » des mass-médias. Et depuis une vingtaine d’années, les organisations syndicales et politiques de la classe ouvrière sont sans cesse confrontées à une idéologie ultra-libérale qui ne veut pas laisser passer cette perspective historique de ne plus entendre parler de « lutte des classes ».
Mais pourtant, bien que sans cesse soumis à des modifications structurelles importantes, le monde du travail demeure le lieu premier de l’exploitation dans les sociétés occidentales. Le rapport exploité-exploiteur demeure inaliénable. Vendre sa force de travail pour gagner de quoi (sur)vivre reste la réalité de la grande partie des salariés de ce pays. En France, pas moins de 6 millions de personnes sont ouvrières. Si 80% des salariés était des ouvriers en 1900, ils représentent encore, malgré tout, près d’un quart de la population active. Et la fameuse théorie marxiste de « l’armée de réserve » continue de jouer à plein pot sur les bas salaires et ce nécessaire bataillon de sans emploi comme corollaire. Depuis 1995 et les grandes grèves de cette année-là, de nombreuses luttes sociales ont démontré que les intérêts de ceux et celles qui travaillent ne sont pas ceux des possédants. Non les classes sociales n’ont pas disparu par enchantement. Oui, la violence de l’exploitation sur les lieux de travail est toujours aussi prégnante (Pialoux).
Qui des classes défavorisées ?
La classe ouvrière et sa propre conscience
Lutter pour ses intérêts de classe, c’est d’abord avoir conscience de porter des valeurs et aspirations communes et de devoir les défendre. Le prolétariat ne peut se définir uniquement sociologiquement ou économiquement. Comme l’ont démontré de nombreuses enquêtes ou documents, cette conscience de classe s’efface au profit de l’individu. Fini le temps des grandes unités de travail, les usines immenses où s’organiser et lutter collectivement était plus aisé. Par exemple, l’usine de Renault Billancourt qui représentait 84% des effectifs de Renault en 1948, puis 30% en 1975, disparaît en 1992. Aujourd’hui le groupe emploie 120 00 salariés dans le monde, pas une usine ne dépassant les 500 salariés et aucune ne joue un rôle moteur dans les luttes. L’émergence d’un salariat précaire (intérim, CDD), des délocalisations fragmentent et dispersent sans cesse les salarié-e-s. Les luttes certes nombreuses ces dernières années ont été avant tout teintées de défense des droits, à défaut de pouvoir en conquérir de nouveau. Dans ce monde hyper-individualisé, les réflexes collectifs se perdent. De se tourner vers un syndicat qui a longtemps joué un rôle d’éducation au sens large, favorisant la prise de conscience d’une communauté de destins à devoir défendre collectivement. Exit la mémoire ouvrière et sa transmission aux jeunes générations. Le sentiment d’appartenance à la classe ouvrière s’est effondrée.
Quid d’un débouché politique pour la classe ouvrière ?
Longtemps représentée sur la scène politique par un PCF hégémonique sur le plan électoral, les salariés n’ont plus à l’heure actuelle un parti vers qui se tourner naturellement. Les désarrois suscités par les luttes perdues, des appareils syndicaux trop faibles et incapables de proposer un projet de transformation sociale ont tôt fait de briser cette conscience de classe. Ce manque de débouchés politiques aux apirations sociales des classes défavorisées profitent aux démagogues nationalistes, sans que cela soit le seul apanage du Front national. Cette campagne électorale est un bel exemple de glissement sémantique, qui s’il n’est pas nouveau, prend des proportions jamais vues. Ainsi, le « peuple » devient ce mot étendard derrière chacun doit se retrouver. La Nation, pourvue de son drapeau tricolore, est à l’honneur. On en distribue par milliers lors des meetings. Exit les « ouvriers », les « prolétaires ». Le drapeau rougne n’est plus de mise.
Le terme générique et fourre-tout de citoyen n’efface pas des données sociologiques et économiques. Se référer au « citoyen », c’est aussi s’appuyer sur un peuple « interclassiste » qui n’a que la nation comme horizon indépassable. Membre du peuple quelque soit son statut social, avant d’être un travailleur ou une travailleuse, un homme ou une femme, un habitant des quartiers populaires ou des campagnes…
Dersou Ouzala




