
Antoine Rigaudin est assis sur le perron donnant dans le jardin. Il joue. Madame Rigaudin et son mari passent leur dimanche chez la vieille tante d’Antoine, madame Vérac – mémé Simone.
Dans la cuisine, ils sont tous sagement assis devant un café noir. Et sacrément corsé. Mémé Simone n’aime que le café très corsé. Et Antoine, lui, il joue.
Tout en sirotant son jus du bout des lèvres, Simone Vérac regarde le petit :
« Je le trouve bien calme le Toinou. Y fait pas la moue au moins ?
– Mais non tatie, qu’elle dit madame Rigaudin, il joue tout seul. Pis au moins, pendant ce temps, on l’entend pas.
– ANTOINE ! qu’elle éructe la Simone , c’est-y-pas qu’tu fais la moue quand même, dis ? »
Mais Antoine ne répond pas, il joue.
Monsieur Rigaudin, lui, on ne l’entend pas. Il se délecte du café corsé d’Italie que mémé Simone lui a servi. Ça lui rappelle ses vacances d’enfance avec Grand Ma et Grand Pa, sur la côte Adriatique. Les mêmes odeurs de café noir qui enveloppaient l’air de la terrasse où, lui et ses grands-parents, venaient se poser pour profiter du soleil de juillet… De toute façon, ce n’est pas un bavard, monsieur Rigaudin, et malgré sa brève rêvasserie enfantine, son humeur est exécrable. C’est avec un ennui et une lassitude phénoménale qu’il a accueilli la nouvelle : « Demain, on va voir tatie Simone, hein chéri !
– Oui bien sûr (Ô joie ! Ô suprême délectation !) mon amour », lui avait répondu monsieur Rigaudin. Antoine n’avait rien répondu du tout.
Tout allait donc très bien dans l’humble demeure périgourdine de madame Vérac.
« Ça sent bon ici, tatie. Et depuis quand que tu fais pousser du maïs dans ton jardin ?
– C’est pas du maïs, c’est du tabac !
– Du tabac ? Tu fais pousser du tabac dans le jardin ? C’est pas interdit ?
– C’est pas quoi ?
– Prohibé, précise monsieur Rigaudin.
– C’est pas si cher !
– Pas prohibitif, s’énerve-t-il. Prohibé, tatie ! Interdit si tu préfères !
– Interdit ! C’est ce que je disais ! qu’elle se défend madame Rigaudin.
– Pourquoi qu’ce s’rait interdit ? qu’elle répond la vieille. Bé, té ! C’est pour fumer ! C’est pas pour nourrir le cochon !
– T’as aussi un cochon ? Alors là, tu m’la scies, tatie !
– Ne pourrais-tu pas parler un peu correctement, mon amour, je te prie ?
– Et le Toinou, qu’elle ajoute mémé, y fait pas la moue au moins ?
– Mais non tatie !
– T’es sûre, Henriette ? Passque même avec tes anciens bonhommes, t’as jamais été sûre de rien !
– Hum… qu’elle fait la Rigaudin.
Et Antoine ? Antoine Rigaudin, il joue, peinard. Tranquille.
2
Une énorme masse blanche, totalement difforme, vient de s’écraser sur une travailleuse noire. Une autre a eu le temps de fuir mais un gigantesque bloc bleu et blanc, entrelacé de cordes noircies, dégageant une odeur aussi forte qu’indélicate, est figé en travers de sa route. Avec courage, elle décide de grimper le long de cette paroi caoutchouteuse. Peine perdue ! Une fois hissée au sommet du monticule non identifié, elle vient s’écraser sous le poids de la masse blanche et poreuse.
Un danger pèse sur la cité. Une incommensurable masse d’eau, de sang et d’haleine fétide menace de détruire les trous et autres galeries bâtis à force de courage par les ouvrières.
Et soudain, c’est l’explosion : avec un balancement rapide, l’immense « chose » vient d’asséner un terrible coup à la surface de la cité. Affolées, courant dans tous les sens, telles une farine soufflée par le vent, elles se dispersent. Les unes sont rattrapées et écrasées, coupées en deux, étouffées, noyées sous un amas de gélatine blanche et visqueuse. Les plus téméraires grimpent le long de « l’être » et sont irrémédiablement ensevelies sous la masse difforme – inexorable machine à tuer ! Les plus chanceuses parviennent à se réfugier dans les dédales obscurs d’une ancienne galerie en ruine. La reine était sauve ! Le peuple était à l’abri ! La créature partie, il fallait reconstruire.
3
« Ah, mon Toinou ! Ben alors, tu fais pas la moue au moins ? »
Antoine Rigaudin s’était levé, il se dirigeait vers le réfrigérateur pour en extraire une bouteille de lait. Il en bu à grandes gorgées et rangea la bouteille.
« Non mémé, j’avais soif. »
Il retourna s’asseoir sur le perron. Il jouait à nouveau.
Mémé Simone venait de servir une deuxième tasse de café noir fraîchement concocté au joyeux couple.
« Un sucre ou deux ?
– Pas de sucre, merci », répondit Monsieur Rigaudin.
Henriette Rigaudin se leva et scruta le jardin, envahie d’une étrange mélancolie :
« Tu te rappelles, tatie ? Le chant des grillons l’été… On n’entend plus rien…
– Toutes ces saloperies, c’est bon qu’à emmerder le monde et à bouffer mes plants », qu’elle hurle la Simone.
Une fourmi se met à parcourir la tasse de monsieur Rigaudin et plonge involontairement dans le liquide encore chaud.
« Ah non ! Les insectes dans le café, c’est insupportable !
– Y’en a partout, que j’te dis ! Et même que les aéronefs que j’pulvérise, ça t’y fait rien à ces garces là !
– Aéronef ? qu’elle se demande la mère Rigaudin.
– Aérosol, chérie. Je pense que ta chère tante a voulu dire aérosol.
– Ouais, ben, aérosol ou pas, elles crèvent pas facile ces satanées bestioles ! »
Après avoir délicatement retiré la fourmi, monsieur Rigaudin bu son breuvage d’un trait.
« Et le Toinou ? qu’elle ajoute la mère Vérac, y va s’choper des bitards (*je ne connais pas ce mot) avec toute cette vermine là ! Faudrait pas qu’y joue dehors comme ça !
– T’inquiète, tatie ! C’est du costaud à c’t’âge là », qu’elle lui répond Henriette.
Antoine Rigaudin, lui, il s’en fiche comme de l’an quarante. Il joue.
4
Une des ouvrières pointa le bout de ses antennes à la sortie de la galerie principale. La « chose » est en face, à quelques encablures de la nouvelle cité. Pour l’instant, tout danger semble écarté.
La reine, dans toute sa magnificence, a décidé de venger les milliers de guerrières mortes au combat. Dans l’étrange citadelle nouvellement bâtie, le paroxysme de l’excitation est atteint. C’est par milliers, par centaines de milliers, que se rassemblent les guerrières de toutes la région ; il en vient même de la cabane du sud du jardin. Alertées par leurs voisines hyménoptères noires, les rouges en ont oublié toutes animosités et ont opté pour l’union de toutes les forces vives.
Des dizaines de lignes rouges et noires, elles-mêmes composées de centaines de bellicistes, se forment pour partir à l’assaut de l’atroce bête. Toutes sous l’égide de la reine.
L’« être » semble assoupi ; il ne bouge pas. Les premières lignes avancent. Elles contournent la cible et commencent à grimper le long d’une paroi luisante et humide ; visqueuse et souple ; atteignant par là une cavité sur l’extrême gauche de la face du géant. Commence alors l’un des plus effroyables combats jamais livrés par les habitants de la galerie.
La masse blanche, renforcée par quatre autres excroissances du même type, s’affale sur la première rangée de combattantes. Les unes sont étouffées, les suivantes éclatent et s’éparpillent un peu partout. Mais cette fois-ci, elles sont beaucoup plus nombreuses.
Ne pouvant pas les éliminer d’un coup, la « chose » s’énerve et s’agite en tout sens, poussant des cris de rage. Les autres lignes de guerrières attaquent le flanc droit, atteignant une autre cavité. Certaines en sont expulsées immédiatement, dévalant totalement la paroi avant de s’écraser sur le sol puis de repartir à l’attaque. Certaines éclaireuses se glissent sous les vêtements du géant, irritant ainsi toute une partie du corps lisse. La victoire est totale ! L’hécatombe n’est pas chiffrable, mais la victoire est au bout du courage !
Soudain, un air vicié et lourd vient de s’abattre sur les premières lignes, puis les secondes ; contraignant tout ce beau monde à fuir.
Le monstre n’est pas mort, mais il est délogé. On dénombre près de vingt-mille morts et autant de disparus. La victoire fut belle, mais à quel prix !
5
« Ben, v’là t’y pas qu’il nous danse la gigue le Toinou ! »
Antoine s’était relevé d’un bond de fureur de son aire de jeu. Et maintenant, il dansait devant ses parents médusés et la mémé Simone ; envahi et rogné par les fourmis. Les unes lui descendaient du col, piquant au passage son jeune corps d’enfant ; les autres obstruaient ses oreilles. Il se démenait comme un beau diable, Antoine, poussant des petits cris de douleur.
« Satanées saloperies ! qu’elle gueulait, Simone. J’vous l’avais dit qu’y devait pas rester dehors comme ça. T’es t’y bien avancé maint’nant mon bonhomme. »
La mère d’Antoine tapait comme une furieuse sur le cou de son fils pour faire déguerpir des colonies entières d’hyménoptères. Monsieur Rigaudin regardait tout cela d’un air plutôt amusé.
« Bouge pas Toinou ! »
Mémé Simone venait de récupérer une vieille bombe d’insecticide et, au mépris de toute logique sanitaire, commença à asperger le corps endolori du pauvre Antoine. Des filets composés de petits bouts de chairs noires et rouges dégoulinaient le long des jambes du petit et vinrent créer de minuscules marais visqueux au pied des semelles en caoutchouc des baskets d’Antoine. Certains des insectes restèrent collés au tee-shirt et se replièrent sur eux-mêmes comme pris par d’atroces douleurs abdominales.
« Ben v’là qu’t’en as plus ! Elles sont toutes barrées, les sauvages ! Ça va mon Toinou ?
– Ça va mémé », qu’il lui répond le petit.
Antoine était rouge, et pas seulement à cause du produit urticant ou des piqûres de la « guerre » ; il était rouge de honte et de colère ! Une colère qui envahissait tout son être à l’apparence si frêle. Ces minuscules insectes rampants ont voulu avoir sa peau. Antoine ne l’acceptait pas !
« Mémé ? demanda-t-il, je pourrais avoir un seau ? »…
6
Cela faisait une heure environ que la famille Rigaudin était repartie de chez elle. Mémé Simone traversait le jardin pour récupérer des feuilles de tabac dans le séchoir, au fond du terrain.
« Ah le p’tit salopiot ! »
Elle venait de tomber sur le seau que le petit lui avait emprunté. Il traînait dans le jardin or mémé Simone avait horreur du désordre.
« Mais… C’est-y pas qu’il a foutu mon seau sur une fourmilière, ce goret ? Ben heureusement qu’y en a plus dedans ! »
…
À l’entrée de la première galerie, on pouvait percevoir un léger clapotis émanant du fond du souterrain. Un filet humide, récemment formé, descendait le long des murs de terre pour atteindre la chambre principale. Et là ! Des milliers de milliers d’œufs déformés par le liquide, flottaient à la surface. Des guerrières, des ouvrières, toutes antennes tombantes, étaient mortes noyées. Une seule se débattait encore, mais pataugeant dans la boue, formée au contact de l’eau, elle glissait et mourut asphyxiée. La galerie débouchant sur le nid royal était submergée. La reine avait bu la tasse jusqu’à la lie ; le peuple du jardin n’existait plus ! Antoine avait joué.
Andy Laroche





