
Par Bel Ami
Cette nouvelle rubrique ira cheminant sur les questions liées aux féminismes, aux dominations et aux violences, aux corps, aux normes et aux codes… D’abord recueillant la parole des gens dans la rue, de celles et ceux qui voudront bien me parler, et puis discourant, s’inspirant du travail des chercheuses de différentes disciplines : neurobiologie, philosophie, biologie, sociologie… Ce jour-là, j’ai commencé par interroger des femmes de 18 à 60 ans et plus…
Qu’est-ce, selon vous, que le féminisme, qu’être féministe ?
Défendre les droits des femmes, vouloir l’égalité, ne pas accepter d’être fragiles et soumises face aux hommes. Il n’y a pas d’égalité aujourd’hui ? « Non, pas sur tout. Enfin, même sur rien ! » C’est aussi lutter contre les inégalités. Lesquelles ? Essentiellement celles liées aux salaires, à l’accès à certaines études et aux différences dans le sport. Et le respect de l’autre : « Les hommes nous regardent en nous prenant pour des objets, par exemple quand un groupe de mecs te siffle et te suit dans la rue alors que tu es toute seule, tu as peur mais ils s’en foutent ». Pas grand-chose concernant la sphère domestique, les injonctions liées au comportement ou au corps, au traitement des femmes dans les médias… Pour plusieurs d’entre elles, certaines féministes, voire les vraies féministes, sont également « anti-hommes », estimant qu’il faut « reproduire les inégalités dans l’autre sens, leur rendre la pareille » et développent une véritable « haine des mecs ».
Peut-on être un homme et être féministe ?
« Certains peuvent l’être… », « Oui, j’en connais. Mais ça n’est pas facile. » L’idée communément partagée est que de plus en plus d’hommes s’inscrivent dans une posture de soutien et, certainement, tentent de changer leur comportement en souvenir de toutes les fois où ils ont un peu poussé leur avantage, voire où ils ont franchi la ligne dans une société qui croyait avoir réglé la question du féminisme, comme si, telle une pensée magique, être l’occident blanc et raffiné suffisait. Se généralise l’idée que nier le patriarcat crasse de notre société ne suffit pas à le faire disparaître. Ces changements, on le sait, terrorisent certains hommes.
Qu’en disent ceux que j’ai croisés ?
« Oui. Des hommes s’associent de tout cœur et de toute âme au combat pour l’égalité. » Le cœur et l’âme suffisent ? « Non, c’est vrai, il faudrait surtout des actes. Une mise en cohérence de soi et une implication de tous les instants, c’est une lutte. »
Hommes et femmes sont-ils, d’après vous, naturellement différents ?
Les réponses sont positives et se concentrent essentiellement sur des différences liées au corps « morphologie, sexe, possibilité d’enfanter… » Mais que représentent ces différences par rapport à l’ensemble de ce qu’est un être humain ? « Elles sont fondamentales ». « Il y a des différences dans les manières de penser et dans les besoins aussi, y a beaucoup d’hommes qui pensent avec leur bite. » Alors vous pensez que les besoins sexuels des hommes et des femmes sont différents ? « En fait non, si tu laisses une femme et un homme grandir tout seuls dans un champ, sans la société, ils seront pareils au final. »
Les différences entre les sexes sont-elles naturelles ?
Les habitus transmis aux filles et aux garçons à travers la socialisation les préparent à avoir des comportements, des goûts et des rôles définis en fonction de leur sexe. Ce processus commence dès la naissance. Il permet d’intérioriser des normes et des valeurs, des stéréotypes transmis par la famille, l’école, les groupes de pairs, les médias, la publicité… et de s’intégrer dans le monde social. Ces injonctions font consensus et permettent la reproduction de l’ordre sexué.
Pour les chercheuses en neurosciences qui travaillent sur les questions liées au genre, seules les fonctions qui contrôlent la reproduction diffèrent entre garçons et filles. Entre 0 et 3 ans, les fonctions cognitives sont semblables : les compétences et les centres d’intérêt n’ont pas de sexe. C’est l’environnement qui agit sur ces capacités innées. Les normes, peu à peu intégrées, sont décrétées naturelles.
Sur l’ensemble de ce qu’est un être humain, et même en s’arrêtant au pan biologique qui n’en est qu’une part, ce qui différencie homme et femme – et qui est considéré comme la différence fondamentale – est un détail. En effet le biologique, le naturel et ses interprétations sont élaborés par le système de pensée humain. On pourrait imaginer une société où la distinction masculin-féminin n’arriverait qu’en centième position, loin derrière les qualités d’empathie ou d’égoïsme par exemple. Il est aussi facile d’imaginer que dans d’autres sociétés, les distinctions de couleur de peau ou la qualité d’esclave ou d’homme ou femme libre passaient avant celles du sexe. C’est la construction sociale qui naturalise la différence entre les sexes et permet de véhiculer le mythe d’un ordre sexué incontournable.
Le mythe de la complémentarité des sexes en héritage
L’idée de complémentarité des sexes légitime une hiérarchie qui laisse toujours aux femmes une place subalterne. L’indifférence à la différence des sexes est une remise en question de la domination masculine et elle suscite une peur viscérale, celle de l’égalité ou de l’émancipation des femmes.
En France, contrairement aux pays scandinaves, il n’y a pas la volonté d’instituer une pédagogie neutre, un projet politique pour barrer la route aux injonctions de genre et aux préjugés, attribuant notamment le concret, la logique et l’esprit scientifique à la nature des hommes.
Les hommes féministes existent-ils ?
La socialisation différenciée est difficile à déconstruire car elle s’inscrit dans un entremêlement de dominations et d’injonctions de genre. C’est le mâle qui fait référence. Cependant, certains hommes marquent leur solidarité et ne veulent plus d’un tel monde. La prise de conscience s’opère à la lumière de la médiatisation des dénonciations et des luttes des femmes. Il y a un véritable pas à franchir pour ces pro-féministes entre la réflexion et les changements concrets, voire l’engagement dans l’action. Le travail n’est pas mince et se niche partout. Si par exemple le travail domestique est encore très largement dévolu aux femmes, les tâches prises en charge par les hommes sont plutôt celles du ménage propre. Un homme pro-féministe disait « Je m’occupe de la vaisselle mais j’ai beau faire, j’ai toujours l’impression d’être un super-héros quand je nettoie les chiottes ». L’idée d’accueillir des hommes à leur bord suscite de la méfiance tant les femmes féministes, pendant des siècles, ont dû lutter seules.
La bonne intention ne suffit donc pas pour fonder une démarche égalitariste intime. Penser le pouvoir masculin dans toutes les sphères où il s’impose, et la hiérarchie qu’il induit, est indispensable. Pour autant, constater que les stéréotypes ne correspondent pas à la réalité, c’est aller à contre-courant de ce que la socialisation a transmis. L’erreur ne pouvant venir du groupe social, s’inscrire individuellement dans un contre-courant est très inconfortable et expose au rappel à l’ordre social. En outre, il y a plus d’intérêts à être du côté des dominants, et l’éducation individuelle ne peut, à elle seule, s’opposer au socle du sexisme.
Il faudra bien plus pour en finir avec le patriarcat et sa recomposition permanente. C’est un système qu’on ne peut abolir par des manifestations ou des lois : il faut le remplacer par un autre système. C’est d’un projet de société féministe que nous avons besoin.*(ou : Un projet de société féministe, c’est ce dont nous avons besoin.)





