
Le récent mouvement social contre la contre-réforme des retraites a permis de constater une nouvelle fois que cet enjeu est ô combien sensible : loin du fameux « travailler plus pour gagner plus » pourtant rabâché à longueurs de grandes ondes, le français, s’il ne souhaite pas gagner moins, ne souhaite pas non plus travailler trop longtemps.
Pourtant, une grande majorité des retraités actuels avouent ne jamais avoir autant travaillé ! Paradoxe ? Contradiction ? Masochisme ? Incohérence ?
C’est que, peut-être, ce n’est pas le même travail qui est évoqué dans chacun des deux cas. Lorsque les personnes retraitées font aujourd’hui cet aveu, elles évoquent un travail volontaire, par exemple dans le secteur associatif, qu’elles ont pu choisir librement et pour lequel elles se sont volontairement engagées, après avoir été libérées (puisqu’elles perçoivent désormais un Auteur inconnu2020-02-13T09:32:19Je préfère revenu, car tout le monde n’a pas été salarié, les indépendants également perçoivent une retraitesalaire à vie Auteur inconnu2020-02-13T09:33:19Oui, parfois, pour moi oui, mais souvent non, je pense que je ne le mettrais pas, car je ne suis pas certaine que cela compte dans l’engagementparfois décent, voire confortable sans autres obligations) du marché de l’emploi dont elles étaient dépendantes.
Je préfère revenu, car tout le monde n’a pas été salarié, les indépendants également perçoivent une retraite
Oui, parfois, pour moi oui, mais souvent non, je pense que je ne le mettrais pas, car je ne suis pas certaine que cela compte dans l’engagement
En lieu et place d’un emploi inutile (les exemples pullulent), voire socialement ou écologiquement toxique (les exemples pullulent aussi), elles peuvent désormais libérer toute leur énergie pour se consacrer à une activité utile et qui fait sens pour elles. Et retrouver ainsi l’amour de ce que l’on fait, du bien fait, et la beauté du geste. Faire œuvre de tout et y prendre du plaisir, qu’il s’agisse de prendre soin de son potager ou de son enfant, de décorer d’une fresque un hôpital, une crèche ou une mairie, de tourner un vase en argile, de raconter des histoires ou forger la lame d’un couteau ou de fabriquer le bon pain qui nourrira le village ou le quartier.
Nous pouvons ainsi préciser que ce qui constitue l’enjeu principal du mécontentement social n’est pas « travailler moins longtemps » mais « travailler moins longtemps dans les conditions définies pour l’emploi par un système capitaliste ».
Et si on arrêtait de prêter nos vies à nettoyer des supermarchés qui nous bradent de la malbouffe, à fabriquer des pièces d’armement, à faire fonctionner des centrales nucléaires, à développer des prototypes de frigos connectés au monde entier et capables de faire les courses tout seuls tant qu’il reste de l’électricité, à survendre des écrans en veux-tu en voilà qui nous ravagent le cerveau, à conduire des camions qui promènent les yaourts sur des milliers de kilomètres… ?
Et si, en prenant le temps de réfléchir à notre travail, on décidait de redonner ainsi du sens à nos vies, avant la retraite ?
Cycle Travail : Tulle en avance sur le temps !
Guillaume a participé depuis l’automne 2016 aux journées trimestrielles tullistes du Cycle travail. Il m’explique que ce projet est né dans la continuité du mouvement des Nuits debout, en raison d’une volonté collective de ne pas en rester là et de continuer à réfléchir, voire à agir ensemble : le travail est alors apparu comme un enjeu central à questionner, chacun depuis sa place, avec ou sans emploi, homme ou femme, jeune ou plus âgé, d’où l’idée de ce cycle dont l’objectif, in fine, est de réfléchir au travail pour envisager de l’émanciper ; car c’est toujours sur le travail, que l’on en ait ou non, que continue de se jouer le destin de la grande majorité de nos contemporains.
L’association Peuple et Culture1 s’est d’emblée associée au projet en hébergeant les réunions des participants dans ses locaux et en mentionnant ces rencontres dans sa programmation. L’association Medication Time2 a elle aussi participé à la construction de ces journées et nombre de ses membres s’y sont impliqués activement. Ces réunions trimestrielles ont attiré jusqu’à une bonne trentaine de participants, venus de tous horizons pour « mieux comprendre leur quotidien professionnel ou tout simplement leur rapport au travail ou au non-travail et son impact, souvent très fort, sur leur vie ». Les comptes rendus, très riches, sont disponibles en ligne3 car il est apparu important à toutes et tous de pouvoir transmettre ce savoir construit collectivement.
Les premières réunions ont été l’objet de réflexions collectives et d’autoformation appuyées sur différents supports : livres, vidéos, intervenants de terrain… afin de diversifier les angles d’approche pour s’approprier l’histoire du travail depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui et constater que cette notion, telle que nous l’envisageons de nos jours, est finalement assez nouvelle ! Les recherches des participants ont permis de mettre en lumière que ce n’est qu’à la fin du Moyen Âge qu’est apparue une définition du travail comme « activité quotidienne permettant de subsister », dont nos sociétés ont fait au cours des siècles suivants « l’activité centrale pourvoyeuse de droits liés à la redistribution sociale ». L’emploi s’est alors installé au cœur de la société.
Ce choix politique n’est donc pas immuable.
Guillaume me raconte que, d’un point de vue personnel, sa participation à ce cycle lui a permis d’acquérir peu à peu un regard plus acerbe sur son quotidien professionnel, « en débusquant notamment tout ce qui relève insidieusement des nouvelles techniques de management actuellement en vogue ». Plus globalement, il pense aujourd’hui « mieux lire et mieux comprendre les rapports de force en jeu chaque jour, ou comment les directions cassent astucieusement tous les collectifs de travail pour mieux parvenir à leurs fins productivistes ». Cette prise de recul par rapport à des situations professionnelles souvent difficiles lui a permis de se sentir désormais mieux armé pour les supporter, voire y résister, même s’il faut souvent continuer à les subir.
Ainsi, les travaux de Dominique Méda4 ou d ‘Alain Supiot5, les expériences limousines du Magasin de Tarnac6 ou de la ferme de la Tournerie7, les dossiers proposés par certaines unions syndicales8 ont permis à chacun de prendre conscience d’autres possibles. Des envies nouvelles ont ainsi pu voir le jour, bien souvent sous la forme de perspectives d’expérimentations auto-organisées et de reprise en main de sa propre vie, afin de « desserrer quelque peu l’étau institutionnel de l’injonction au travail ». Certaines personnes se sont même résolues à abandonner leur emploi, désormais et souvent considéré comme toxique après que des mots ont pu être posés sur le mal-être qu’il engendrait et qui traversait leurs vies.
Des envies d’expérimentations ont émergé, comme celle actuellement en cours de la Machine à fric. Le concept ? Mutualiser autant que possible les moyens financiers ou matériels afin de favoriser l’entraide sur un territoire, celui du bassin de Tulle en l’occurrence. Guillaume m’explique que cette expérimentation revêt ainsi la forme d’une recherche-action, fruit des travaux précédents dont on peut notamment espérer que le retour réflexif permettra bientôt d’avancer encore plus loin. Aider financièrement au montage d’un projet associatif, mutualiser les véhicules, les assurances ou le matériel de jardinage devient ainsi une possibilité qui redonne à chacun de la puissance d’agir et d’arrêter de tout subir.
Lorsque je lui demande si, d’après lui, les syndicats peuvent ou doivent encore avoir une place ou un rôle important dans notre société, sa réponse m’éclaire : « Arrêter de subir les process technocratiques d’organisation du travail et reprendre en main nos conditions de travail et la beauté des gestes de nos métiers suppose de créer des collectifs sur nos lieux de travail (donc des syndicats), forts et organisés, sans quoi le rapport de force restera à l’avantage du patronat qui ne se lassera jamais d’en profiter, puisque là est son intérêt. Pour autant, et au point où nous en sommes, les syndicalistes, aujourd’hui trop peu nombreux, s’exposent de plus en plus à des situations hyper-violentes et difficiles à supporter. Ce en quoi il apparaît nécessaire de prévoir des bases arrière pour continuer à résister dans les entreprises tout en ouvrant et en explorant d’autres possibles. »
Le Cycle travail a donc permis de déconstruire d’abord « ce qui nous oppresse » d’un point de vue institutionnel, psychologique ou social avant de commencer à construire collectivement et à échelle humaine (Guillaume insiste sur ce point), donc à échelle d’un territoire défini, des solutions viables et efficientes (d’abord sous la forme d’expérimentations) que « nous pouvons maîtriser et prendre en main ».
Penser notre rapport au travail, c’est en tout cas s’autoriser à penser à l’évolution du travail sous sa forme actuelle dont on voit bien qu’elle est trop souvent toxique (socialement, écologiquement…) et « contribuer à en redéfinir les contours, les objectifs et les conditions ».
À court terme, cette redéfinition et son corollaire, à savoir la réduction progressive du temps de travail, pourraient permettre d’augmenter pour chaque citoyen, outre son temps libéré de l’emploi, le temps consacré aux activités politiques nécessaires à la résolution des innombrables crises dont on ne voit pas le bout.
NB : les travaux du Cycle travail ont été temporairement suspendus en 2019. Ils devraient être relancés bientôt en 2020.
1. — Peuple et Culture est un réseau d’associations d’éducation populaire qui défend le droit à l’éducation et à la culture pour tous et tout au long de la vie. En Corrèze, l’association, basée à Tulle, existe depuis 1951.
2. — Medication Time est une association basée depuis 2016 à Chamboulive, en Corrèze, et spécialisée dans le secteur d’activité de la formation continue d’adultes.
3. — http://autographie.org/cycletravail/
4. — Dominique Méda est une philosophe et sociologue française. Elle a particulièrement écrit sur le thème du travail et des politiques sociales.
5. — Alain Supiot est un juriste français spécialiste du droit du travail et de la Sécurité sociale.
6. — Le Magasin général de Tarnac, en Corrèze, est une épicerie-bar rurale reprise en 2007 par un petit groupe d’amis liés par des désirs politiques. C’est un lieu de rencontres et un espace de vie et d’activités (concerts, projections, débats…) pour toutes celles et ceux qui cherchent à s’organiser collectivement sur la commune de Tarnac et au-delà.
7. — La Tournerie est une ferme située en Haute-Vienne au sein de laquelle onze amis ont fait émerger l’envie de mener un projet agricole collectif.
8. — Voir en particulier le documentaire https://solidaires.org/Webdoc-Inspecteurs-du-travail-une-rencontre, cité par Guillaume.




