S’extirper de cette condition mutilante de consommateur
Urbanistes, agronomes des villes, sociologues, politiques, citadins des champs, bénévoles d’associations de quartiers, éducateurs, tout le monde quitte les escarpins ou les baskets, chausse les bottes, retrousse les manches, coiffe un chapeau de paille synthétique et se donne rendez-vous sur le toit d’un immeuble. Car c’est là qu’on réapprend comment poussent les radis, comment tuteurer et tailler les tomates, à quelle distance les unes des autres il est préférable de semer les courgettes (en poquets ?), à quel point le compost est utile et les lombrics précieux dans le sol. C’est là, à quarante mètres au-dessus d’une circulation bourdonnante, qu’on cultive un « potager aérien », si possible collectif. Même les abeilles, contre toute attente, retrouvent à cette altitude au milieu d’un univers bétonné, ferveur au travail et savent d’instinct tirer parti des plus petits arbustes, des fleurs de balcons, des plantes clandestinement installées dans les interstices de la ville.
À vingt kilomètres de là, où jadis poussaient salades, carottes et choux, à moins que n’y paissaient, placides, des vaches dans des prés cernés de haies (des bouchures entend-on encore ici ou là, dans le centre de la France), s’alignent à deux mètres du sol de multiples surfaces rectangulaires, sombres, parfaitement lisses et nettes. Leur orientation et leur inclinaison millimétrées leur permettent de tirer de l’astre diurne toute la lumière possible, pour fournir aux citadins une partie de l’électricité dont ils auraient besoin. Une photosynthèse hautement technologique, en quelque sorte.
N’y a-t-il pas quelque bizarrerie là-dedans ? Mais non, voyons, on appelle ça cela « système alimentaire durable », « transition écologique » et « croissance verte ». C’est beau, non ? On réenchante le monde ! D’un côté les cadres moyens et supérieurs, perchés, adeptes d’un nouveau design urbain, qui oublient un moment tablettes et i phones – pas très faciles à utiliser avec des gants de jardin – et œuvrent en se ressourçant sur la canopée de la ville, à accroître « l’autonomie alimentaire » de leur métropole ; un peu plus loin, couvrant des hectares de terre, la pointe du progrès technologique au service d’une « énergie décarbonée » et d’investisseurs philanthropes et lointains.
C’est ainsi que notre civilisation qui rêve d’universel prospère à la vitesse des électrons entre déni, mensonges et faux-semblants.
Bientôt, des semi-remorques frigorifiques défileront là-même où, à Brive-Laroche, décollaient et atterrissaient, il y a encore une décennie, les derniers avions. Chaque année, une partie de ces camions auront chargé quelques 10 000 tonnes de jambons cuits, cubiques, nitrités et assemblés au collagène, destinés aux grandes surfaces. Quelle victoire, pour Brive (l’éternelle gaillarde), d’avoir damé le pion à d’autres villes du sud-ouest en permettant la construction de cette usine agroalimentaire, financièrement soutenue par la région Nouvelle Aquitaine qui « accompagne et accélère la transition », dixit sa « feuille de route Néo-Terra » ! Mais Brive a ses zones d’activités dites logistiques et c’est là sa force ! D’ailleurs, au nord de la ville, près d’une cinquantaine d’hectares de terres agricoles en cultures et prairies seront bientôt convertis en nouvelle zone d’activités pour de nouveaux marchés aux entreprises de transport.
Perturbés, nous voyons ces contradictions majeures se multiplier sous nos yeux parce que nous n’envisageons pas le marché autrement que comme réalité indépassable. Parce que le marché tient lieu de principe aux démocraties occidentales et qu’il est drapé de la puissance d’une naturalité triomphante des idéaux déchus (déçus) du communisme. Ainsi notre horizon politique se limite-t-il au cadre dont nous nous accommodons dans une démocratie de marché, démocratie dans laquelle nous tentons obstinément de percevoir notre salut. C’est pourtant cette même démocratie qui produit des masses de laissés pour compte.
Sur quels nouveaux fondements, qui ne soient pas d’inspiration transcendante, pouvons-nous prendre appui pour nous extirper de la condition mutilante de consommateur servile et inventer une nouvelle démocratie lucide, citoyenne et fraternelle, où la liberté et l’égalité ne seraient pas purement idéales ? 1 Observons avec le plus grand intérêt ces nouvelles « utopies réalistes » qui éveillent des consciences, en archipels, à notre porte comme sur tous les continents.
Note 1 : Le philosophe Bertrand OGILVIE interroge cette ambiguïté des démocraties contemporaines dans son ouvrage Le travail à mort, publié chez L’Arachnéen (2017)
Didier Bertholy



