
Arriver chez Emmanuel Audibert, c’est tout une histoire. Il faut s’enfoncer dans la campagne entre Brivezac et Beaulieu-sur-Dordogne, traverser la horde de chiens hurlants de ses voisins, pas d’allée en gravier, pas de haie, il faut trouver le bon bâtiment, puis la bonne porte… par chance, il y a le piano. C’est en tout cas comme cela que je les ai trouvé. La bonne porte et le bonhomme. En suivant le son du piano.
Traces
La maison est faite main. Autour, des bois, des champs. À l’habitation initiale s’est ajoutée une extension. Bois, chaux, terre, verre. Chaque étape de construction a laissé son passage visible. Il fait bon. C’est simple. Comme le sourire et la douceur d’Emmanuel qui incitent à être, tranquille. Il y a des bidouilles un peu partout. Des trucs, des objets fabriqués avec des machins, des constructions plus ou moins volumineuses, plus ou moins dissimulées derrières des tentures, des affiches, des plantes, des décors. Entre l’intimité et le travail les frontières sont floues ici. Peut-être même qu’ici, les frontières sont perméables. Tout simplement. Manu est le seul être humain présent quand j’entre et pourtant ils sont assez nombreux à battre du cœur dans la maison… Professionnellement, il n’a jamais fait que des spectacles. Rien d’autre qu’il me dit. Enfin, comédien, acrobate, danseur, et mime quoi, mais aussi animateur socio-culturel, beaucoup et avec bonheur, pédagogue. Mais surtout metteur en scène, porteur ou révélateur de projet, parfois monteur de chapiteau, conducteur de camion… Son terrain de jeu : l’expression par le corps en mouvement de ce qu’être humain pourrait vouloir dire. Et partager, transmettre, rencontrer. Témoigner d’histoires. En 1994 il monte, avec quelques comparses, la compagnie 36 du mois, collectif installé sur la commune de Fresnes à dix kilomètres de Paris. Pendant dix ans ils tournent en chapiteau, y accueillent également des spectacles d’autres compagnies, des concerts, y organisent des ateliers avec les habitants. Un centre culturel ambulant en quelque sorte. Il dit qu’il a vu les jeunes de Fresnes venir aux ateliers, grandir, évoluer et pour certain travailler, plus tard, dans le milieu du spectacle. Ils gardent le lien, ce sont des rapports de qualité sur la durée, qu’il dit. C’était le temps où il y avait des moyens et la liberté nécessaires à l’expérimentation de modèles de développement socioculturels. Pour ma part, et je ne sais pas vous, mais il m’est rarement arrivé de rencontrer un animateur socio-culturel enthousiaste et heureux du travail effectué et des liens tissés dans le cadre de projets socio-culturels avec les populations. Et, je ne sais pas vous, mais c’est bon à entendre…
36 du mois
Ce qu’ils aiment dans la compagnie 36 du mois c’est aller chercher l’endroit où ça vibre chez les autres, contacter l’intuition, les failles et les qualités des gens. Comme un partage poétique, un appel du cœur. Peu de choses de la logique dans leurs créations mais beaucoup d’improvisation. Laisser aller le bateau où il va. C’est ce qu’ils expérimentent tant à l’échelle de leurs créations en écrivant leurs pièces à partir d’improvisations, que de la compagnie en acceptant les mouvements inhérents à à toute vie. Laisser du cours des évènements émerger de nouvelles manières de se rencontrer. Parce que pour eux il s’agit de cela : les spectacles sont un écrin qui permet de rencontrer les gens sur un terrain sensible, directe et simple. Depuis plusieurs années, la compagnie occupe un lieu sur la commune de Fresnes. Un lieu qu’ils ont réhabilité en espace de création, de construction, de vie. Une grande salle de répétition, des ateliers, des logements en caravane pour créer leurs spectacles et mettre à disposition d’autres compagnies un espace de travail. Aujourd’hui, maintenant que Manu n’y habite plus, ce lieu est en passe d’être transmis à deux autres compagnies qui prennent le relais de son fonctionnement.
Corrèze
Après vingt-cinq années de route, camion, hôtels, chapiteaux, scènes nationales, toujours en partance, travail, repas, projets, toujours en collectif, Manu ne veut plus. Porter des projets, les mettre en place, baigner continuellement dans le bain du collectif, c’est enthousiasmant, galvanisant mais c’est aussi se fondre dans cette identité. Il veut arrêter. Se poser. Pour faire quelque chose avec ses mains. Ou rien. Mais simplement. Sans autre responsabilité que lui et ce qu’il fera de ce temps libre, ou pas. Il trouve en Corrèze cette maison dans laquelle nous nous trouvons et continue les travaux commencés par les anciens propriétaires. Bois, chaux, terre, verre. Il joue dans des spectacles, à droite à gauche, parfois. Surtout, pendant trois ans, en vase clos dans son atelier avec tourne vis, colle, scie, soudeur, il bidouille, démonte, monte, assemble. Pour lui seulement. Jusqu’à ce que Sylviane, fidèle compagne de route de la compagnie 36 du mois vienne le chercher dan son atelier et le pousser à créer de ses bidouilles son premier solo : Qui est Monsieur Lorem Ipsum, spectacle ovni mêlant poétiquement marionnette, théâtre, musique et mécanisation numérique que Sylviane met en scène. Univers singulier et sensible ce spectacle tournera une cinquantaine de fois dont à la cité des sciences de Paris et au festival de Charleville-Mézières, l’un des plus grand festivals de marionnette d’Europe, mais aussi dans des granges en Corréze.
Suite
Après le spectacle Qui est Monsieurs Lorem Ipsum il se dit à nouveau que c’est son dernier spectacle. Jouer dans de gros festivals, à la cité des sciences, même si c’est une sacrée aubaine pour un artiste, cela n’assure en rien les belles rencontres. C’est souvent beaucoup de solitude. Il se dit que cela n’a pas beaucoup de sens, qu’il n’a plus assez de désir pour créer encore. Il retourne dans son atelier, à ses bidouilles. Juste pour le plaisir. Et finalement, tranquillement l’envie revient et naît un deuxième solo On était une fois. Il veut maintenant jouer localement, dans les granges et les villages alentours, pour des gens qu’il aurait l’occasion de gens avec qui nouer les liens. Et oui jouer encore dans des festivals mais plusieurs jours et toujours avec ce désir de lien, de chaleur. Des communes commencent à lui demander de louer les machines-installation de ses décors pour les exposer. Il propose alors d’en fabriquer une spécialement pour ce groupement de communes, ce qui réduirait pour eux le coût et éviterait pour lui les déplacements inutiles. Nouvelle activité : répondre à une commende. Tout se transforme, constamment. Il suit se qui se présente. Par exemple, commence à germer le désir de partager ce qu’il a découvert en bidouillant : que reprendre le contrôle sur les machines et en faire des outils de jeu et non de dépendance n’est pas si infaisable et terriblement économique. Et puis continuer toujours à bidouiller les circuits, les trucs et les machins pour chercher de moyen d’être autonome en électricité, en eau. La vie n’est qu’un terrain de jeu et d’expérimentation quand la curiosité et l’évolution permanente motivent nos choix. Ce ne serait donc pas si loin que ça. Pas si infaisable. D’être bien et veillant…
M. Sissi






