Dans son implacable désir de dévoiler la face cachée des mots, le prêt-à-penser s’aventure dans un face-à-face haut en couleurs avec La croissance verte.
Aujourd’hui, toute à ma tâche de décorticage des mots, s’impose sur ma petite table de dissection langagière l’inévitable CROISSANCE VERTE. Je la convoque et aux pieds de la lettre, je la mets aux pieds du mur.
Obstinée, toute droite dans ses bottes, la CROISSANCE VERTE me toise et je sens qu’il va être difficile de la faire fléchir sous ma patte inexperte. Elle se dresse toute verte, évidemment, dans son opaque insistance. Déjà je tire mon chapeau. Il faut avouer que c’est une belle plante oxymorique, fleurie subtilement dans la bouche de politico-médiatico-intellos, un peu poètes et très polis.
J’admire son obscure clarté, ou sa clarté obscure, et dans le miroitement de sa présence obstinée, me voilà envoutée. La CROISSANCE VERTE se déploie, imposante et fraîche à la fois, juvénile et colossale. Je l’avais déjà remarquée dans les médias qui semait la joie infinie et sonnait le glas aux plus pessimistes scenarii.
Quand soudain, prise d’une glaciation ardente ou assaillie par un brasier polaire, un éclair m’illumine, obscurément. M’apparaît dans une fulgurance, l’hybridation monstrueuse et contre nature de la chose. La croissance verte, me dis-je, ce n’est pas celle de la plante chétive qui, de jour en jour, tend ses fragiles folioles à la lumière, non, c’est bien celle économique des marchés, de la productivité, des profits. Celle-là même qui nous a foutu dans ce pétrin indécrottable. C’est alors que je vois, livide sous la tonne de fard glauque, le visage buriné et séculaire de la vielle croissance capitaliste. Ils lui ont fait peau neuve, les salauds, avec un art rhétorique consommé. Et peinturlurée comme un autre bon géant, la croissance verte cache son visage ravagé par les exhalaisons nauséabondes et l’exploitation sans vergogne des êtres vivants et des ressources.
Frankenstein des laboratoires rhétoriques, fardée affreusement, elle oblitère le réel – qui nous impose d’interroger l’idée même de croissance – de toute sa grandiloquence. Cette grandiloquence qui « constitue une sorte d’impérialisme absolu du langage, de triomphe de la représentation et, par voie de conséquence, de dénégation implicite de toute réalité. »1
Ainsi donc, je tente de faire tomber le masque, mais il est déjà trop tard. La croissance verte a pris racine et joue à la vertueuse.
1 – Clément Rosset, Le réel, Traité de l’idiotie, Les Éditions de Minuit, (1977) 2004, p. 128.
Leïla Chik





