
Comme l’évoque Didier dans l’article ci-dessus, il n’était pas rare que le facteur, à l’occasion de la livraison d’un colis ou d’un recommandé s’attarde à boire le café (ou un apéritif anisé selon l’heure). Sans remonter au dernier millénaire, j’ai le souvenir qu’en 2012, 2013, mon facteur s’autorisait semblables pauses. C’est à l’une de ces occasions qu’il me raconta qu’il se permettait ces moments de « lien social », car à quelques mois de la retraite il ne pouvait plus rien lui arriver. Par contre un collègue à lui, plus jeune, s’était récemment fait sévèrement sanctionner car il avait pris la punissable habitude de porter le pain à une petite vieille qui habitait une ferme isolée. Nous devisâmes alors sur le manque d’humanité de la hiérarchie, la course à la rentabilité, les tournées de plus en plus longues, dans des horaires toujours plus serrés, et nous nous quittâmes bons amis en maudissant ce monde de plus en plus inhumain…
Cette anecdote me revint à l’esprit, lorsque, de passage dans une poste mon regard fut attiré par une publicité proposant des « aides à la personne ». Je vous cite leur accroche : « Des visites régulières pour aider les personnes âgées à conserver un lien social et les rassurer. » Ce lien social a un coût : 20 € par mois (offre de lancement), pour cinq à dix minutes de visite, une fois par semaine. Si votre vieille mère a besoin de plus et que vous en avez les moyens, vous pouvez aller jusqu’à six visites par semaine. Il vous en coûtera alors 140 € par mois !
J’avoue que l’idée de vendre du lien social ne me serait jamais venue à l’esprit, mais que voulez-vous, je ne suis qu’un simple humain, pas une Société Anonyme… La Poste, si ! C’en est une depuis 2010. Société Anonyme à capitaux publics – à 100% au départ, certes – mais depuis l’ouverture de ce capital en 2011 l’État aujourd’hui n’en détient plus que 70%…
Nous nous retrouvons donc dans la situation paradoxale où la distribution du courrier, service public, et considérée comme tel encore aujourd’hui, relève de la logique de marché et où des actionnaires privés sont à la recherche de dividendes. En 2013, peut-être conscient de ce paradoxe, l’État, actionnaire majoritaire, a conclu avec La Poste un étrange « Contrat relatif aux missions de service public confiées au groupe La Poste ». Dit autrement : c’est l’officialisation du passage d’un service public au privé avec quelques règles à respecter. Sauvons les apparences ! Notons que ce contrat prend fin cette année et nul ne sait quels seront les termes du prochain.
Dès lors, comment s’étonner que le facteur qui apporte gratuitement le pain soit sanctionné, et que cinq minutes de visite soient payantes ? Il convient d’optimiser la rentabilité de chaque tournée et quelques minutes de « blabla » doivent donc être rémunérées.
Le facteur de l’ancien temps a vécu, vive le nouveau facteur ! Indépendamment d’un nombre indéterminé de personnes isolées qui sont victimes de cette politique du « tout se paye », bien dans l’air du temps, c’est aussi 90 000 facteurs et factrices qui la subissent. Le temps du salarié appartient entièrement à l’entreprise : vous avez dit « lien social » ? Celui-là ressemble furieusement à des chaînes.
Dans Jour de fête, Jacques Tati faisait sa tournée « à l’Américaine ». Peut-être nos facteurs d’aujourd’hui font de même mais alors, c’est que l’Amérique a bien changé.
Brice



