Début septembre. Soirée sans le moindre souffle de vent. C’est l’une des dernières journées caniculaires de cette fin d’été. J’appelle ma mère, 86 ans : quelques minutes sur la météo, la santé, l’actualité déversée par la fenêtre du 20 heures, la belote hebdomadaire et récréative du club, le voyage prochain avec les anciens de la commune. Je suis rassuré : ma mère va aussi bien que possible. Ce jour là, elle a de la visite. Le combiné change de main. La voix et la prosodie me sont familières.
Même parmi ses proches, il se trouve des personnes avec qui engager, la conversation, passe par un artifice : la plaisanterie, par exemple. Puis viennent par bribes quelques nouvelles, insipides le plus souvent. Cette fois les propos revêtent une tonalité inattendue. La plaisanterie préliminaire devait sans doute faire référence à l’actualité du moment. Toujours est-il que, de manière inopinée, fut prononcé ce vocable de trois syllabes, ce néologisme évocateur car lui-même couvert d’un épais voile de suspicion qui a eu raison de la note humoristique originelle, ce mot valise trop souvent écrit ou prononcé dans l’actualité brûlante de l’été. Puis, dans un bref enchaînement de formules lapidaires, il est question de frontières à rétablir, de connerie de droit du sol et de ras le bol. Je connaissais la chanson, mais chantée habituellement par d’autres. Sans doute ai-je manifesté une incompréhension qui n’avait d’égal que mon étonnement « c’est facile quand on vit loin de tout », me suis-je en substance entendu rétorquer.
M’est alors revenu à l’esprit ce passage lu peu avant dans La rime et la vie (note 1) sous la plume de Henri Meschonnic, et tant pis si le raccourci est osé : « (…) au signifiant et au signifié correspond le couple que font le chaos et l’ordre, l’émotion-déraison et la raison, la poésie et la prose, le prélogique (le sauvage, le fou, la femme et le poète) et le logique (le civilisé normal blanc masculin). Dans ce schéma, est facile l’identité. Difficile l’altérité. »
Il est des mots dont la puissance évocatrice est telle qu’elle leur confère une dimension mystique et qui donc échappe à la raison. D’aucuns s’en saisissent et en usent pour conforter leur influence. Ce pouvoir mystique, alors inquiétant, n’a rien d’une caractéristique intrinsèque d’un mot, élément lexical neutre. Il faut donc chercher du côté du signe et de son historicité, c’est-à-dire du côté de la chose révélée, en prise avec le culturel, le politique, le social et leur dimension symbolique.
L’étranger, entendons-nous bien, dans sa représentation étroite mais tellement partagée d’Arabo-musulman, cet étranger là, quand bien même serait-il né dans la ville d’à côté, n’est plus seulement l’anti-moi. Il est devenu la figure de l’anti-autre. Comment penser l’altérité autour de la figure de l’anti-autre ? Et peut-on encore parler de pensée si celle-ci s’amuit au moment où la parole, comme par automatisme, profère une condamnation immédiate et sans appel de tous les anti-autres ? A pensée totalisante, renoncement à l’histoire jusqu’au refoulement de sa propre histoire dans les sentines de la mémoire.
D’un ton calme mais de manière performative, j’ai mis un terme à la brève conversation téléphonique qu’un échange d’au revoir de glace a suspendue, entre ma sœur et moi.
Note 1 : Henri Meschonnic, La rime et la vie, Verdier, 1990
Didier Bertholy


