Voilco est la deuxième candidate sans candidature choisie par les services de la Préfecture pour se muer rapidement en Centre d’Accueil et d’Orientation de fin octobre à mi-mars. Voilco – association d’éducation populaire qui fait depuis 50 ans fait dans la formation d’animateurs et l’organisation de séjours nature – a l’équipement nécessaire sur Saint-Priest-de-Gimel pour accueillir 25 migrants. Le 14 octobre, une réunion d’information est était organisée pour les riverains.
Le propos liminaire du sous-préfet convoque l’humanité et la dignité des personnes. La France se doit d’accueillir dans les meilleures conditions possibles. Il précise : « ils (les migrants) ne sont pas revendicatifs de quoi que ce soit, ils ne feront pas d’histoires, ils essaient de s’intégrer ». Il a amené avec lui en renfort le maire de Meymac et son expérience d’une année d’accueil garantie sans problème. Rassurons, rassurons, rassurons… Et la suite confirme la tendance. Les peurs s’expriment en tous sens. Elles sont parfois un peu trop construites pour être tout à fait honnêtes tout comme, d’autres fois, d’une authenticité édifiante. On a envie de s’en délecter dans un exercice de condescendance rassurant et facile. L’idée première de cet article était celui-là : faire un florilège effrayant et drôle à la fois. Mais après avoir retranscrit méticuleusement quelques unes des diatribes les plus évocatrices à mes yeux, je me suis rendu compte que la facilité me faisait passer à côté de l’essentiel.
Insomnie. Je repense. Une question me vient : la réassurance et la peur ne constitueraient-elles pas les deux pièces d’un même puzzle ? Puis une autre : que signifie cette coalition de circonstance entre les services de la Préfecture et des structures d’éducation populaire ? L’évocation à plusieurs reprises de la dignité des personnes comme leitmotiv me semble un peu grosse maille. Dans mes souvenirs d’urbain, je revois des files de migrants, sans papiers, ou en phase de renouvellement d’un titre de séjour, poireauter dehors des heures entières et par tous les temps dans des files interminables à l’arrière cours des préfectures, femmes et enfants en bas ages, et souvent en bout de course pour se voir refuser la constitution du dossier parce qu’il manque LE papier indispensable. « Revenez la semaine prochaine ». Parce que la « Préf » n’ouvrait le guichet que deux après-midi par semaine. Je repense aussi aux reconduites forcées à la frontière croisées au détour d’un embarquement à l’aéroport. La préfecture, c’est avant tout contrôle, violence administrative et la force de l’ordre. Il est bon de ne pas l’oublier.
La coalition contre la peur nécessite des arrangements. La préfecture a trouvé par l’intermédiaire des services de la DDJSCS1 des collaborateurs capables de prendre en charge l’aspect matériel et humain de cette dignité recherchée. Mais elle ne les a pas choisis sans distinction : d’autres structures avec une infrastructure adaptée ont été refusées sous prétexte qu’il n’y avait plus de besoin de CAO sur la Corrèze. Il s’agit bien d’apaiser et contenir la peur. Chacun y va de son petit mot. Le directeur du ROC à l’attention des riverains : « Avec la gendarmerie, nous sommes des partenaires pour que la sérénité vous soit assurée ». Le sous-préfet : « Il y aura un traitement de la demande des migrants dans le cadre de la loi et si la demande et refusée, il y aura reconduite dans le pays par lequel ils sont entrés en Europe ». C’est dit. Et c’est timidement la seule réponse à « que vont devenir ces gens ? ». Ce n’est pas l’objet.
L’objet est ailleurs. Et il est possible de poser l’hypothèse que cette réunion est la mise en place du cadre de la mission de Voilco : le cadre légitime de la peur. La préfecture est habile à la manœuvre. Toute drapée de dignité, elle joue l’arbitre, légèrement offusqué, et opportunément ce jour, dans le camp de la coalition contre la peur. Sauf que, objectivement, ce soir-là elle trouve un appui populaire légitime pour la suite des événements : contrôle, tri et exercice de la force de l’ordre. Voilco se retrouve le fondement pris dans l’étau, le fondement bien à l’étroit. Et quand monsieur le président prend la parole pour affirmer que l’association est responsable de ce qui se passera en cas de problèmes avec les migrants, on ne pouvait trouver meilleure collaboration pour les services de l’État.
Était-il possible de faire autrement ? Il n’y a pas de fatalité en la matière. La façon d’amener le débat induit la teneur du débat. Et peut-être que pour vaincre la peur il ne faut pas risquer de l’alimenter en se centrant dessus. À cette réunion, la dignité des personnes n’est restée qu’un mot. « Il y aura sûrement des soudanais, des afghans, des pakistanais des Érythréens… ». Mais qui sont ces gens ? Qu’est ce qu’être un Soudanais de vingt ans fuyant le conflit du Darfour aujourd’hui ? Quelle est cette culture ? Comment vit-on là-bas ? C’est quoi déjà l’histoire du Darfour ? Il y a bien des historiens, des ethnologues mobilisables pour nous aider à comprendre ! Là serait une éducation populaire issue des origines, du côté de l’école des cadres d’Uriage devenus les formateurs du maquis du Vercors. Rien n’est donc perdu pour Voilco… Beau défit !
1 Direction Départemental de la jeunesse et Sport et de la Cohésion Sociale
Olivier Guevarec


