Tout est bon, dans le cochon ?
Voici deux millénaires, Plutarque interpellait ses contemporains et, au fond, au-delà des frontières et des siècles, toute l’humanité. « Si tu veux t’obstiner à soutenir que la nature t’a fait pour manger telle viande, tue-la donc toi-même le premier, je dis toi-même, sans user de couperet ni de couteau ni de cognée, mais comme font les loups, les ours et les lions qui, à mesure qu’ils mangent, tuent la bête ; aussi toi, tue-moi un bœuf à force de mordre à belles dents, ou de la bouche un sanglier, déchire-moi un agneau ou un lièvre à belles griffes, et mange-le encore tout vif, ainsi que font ces bêtes-là (…) Mais encore (…), il n’y a personne qui eût le cœur d’en manger telle qu’elle est ; on la fait bouillir, on la rôtit, on la transforme avec le feu et plusieurs drogues, altérant, déguisant et éteignant l’horreur du meurtre afin que le sentiment du goût trompé et déçu par tels déguisements ne refuse point ce qui est étrange. »
Arrivera bientôt l’hiver et, avec lui, le moment où, au plus froid de la saison, on soumet – mais je pourrais recourir à l’imparfait tant la pratique relève à présent de l’exception – dans nos campagnes le cochon à fatale épreuve. Ce qu’il faut bien nommer tradition répondait sans aucun doute, jadis, à une nécessité économique (économie circulaire, dirait-on aujourd’hui) d’une paysannerie dont la vie dépendait de sa capacité à entretenir, au fil de l’année, la plus large autonomie possible. Mais on peut aussi déceler dans cet usage une sorte de rituel paysan aux multiples facettes, aux multiples significations autour de la mort, du sacrifice, du sang, de la tripe et de la chair, de l’abondance et de l’excès. Et, si l’on ne craint pas le ridicule, on peut pousser au-delà l’exploration symbolique : ne dit-on pas du porc, cet animal familier, qu’il est, lui aussi, omnivore et, lui aussi, doté d’intelligence ? Il y a quelque chose de carnavalesque dans cette tradition au sens où, à l’occasion du tue cochon, selon l’expression sans ambages donnée à cette pratique dans le sud-ouest, le paysan, même le plus modeste, devient seigneur (saigneur), le temps de la fête. Et comme dans le carnaval, il y a dans la cérémonie du cochon quelque chose d’archaïque (ne surtout pas y associer d’intention péjorative), de païen.
Païen, paysan : même racine…
Deux-mille ans plus tard, le réquisitoire de Plutarque envers les mangeurs de viande, que nous sommes (encore ?) très majoritairement et de plus en plus nombreux sur cette terre, résonne (raisonne) avec une acuité d’autant plus vive qu’une lame de fond se soulève dans le monde occidental contre les conditions auxquelles sont soumis la plupart des animaux d’élevage destinés à la consommation de masse. Chercheurs en sciences sociales et philosophes n’ont jamais été si nombreux à s’emparer de cette vaste question qui, il faut bien le dire, demeurait dans les sentines de l’impensé.
Oui, la crudité des propos du moraliste grec vient troubler le sang qui se déverse de la gorge du porc par jets saccadés dans le seau en plastique. Mais l’animal est bien mort, maintenant, et, du bras, du poignet et de la main, il faut bien continuer de brasser le liquide encore tiède. Dans la ferme où l’on tue le cochon, la mort fait encore partie de la vie. La mort est même au cœur de la vie. Avant que d’être définitivement évacuée et dissimulée dans de vastes salles carrelées lavées à grandes eaux, comme elle l’est pour nous, humains, dans des funérariums, curieusement édifiés, tout comme les abattoirs, en périphérie des villes, dans des « zones d’activités ».
Le mangeur de viande cuisinée est, certes, un animal tueur d’animaux, même par procuration. Mais, n’en déplaise à qui est tenté d’abolir les espèces, il se trouve que cet animal est un humain, que, parmi les humains, se sont succédé des générations d’éleveurs depuis le néolithique. Étrangement, par glissement sémantique, le mot « viande », vivanda en latin vulgaire, qui signifiait au Moyen-Âge nourriture en général (origine vivere, victus, vivre), ne désigne plus, depuis le XIVème siècle que la chair animale propre à la consommation.
Le poulet du dimanche ? De l’oiseau mort dans votre assiette !
Alors, que fait-on, maintenant ?
Didier Bertholy





