Je me disais comme ça qu’aux écrivains, aux auteurs de romans qui à travers la fiction nous aident à mieux comprendre le monde, pouvait aussi incomber le rôle de nous aider à penser notre fin. La fin de l’humanité, j’entends.
Au fil de mes rencontres livresques de ces derniers temps, j’ai croisé trois romans de fin du monde géniaux qui prenaient en charge ce projet. Trois romans, trois époques d’écriture, trois romans intemporels et universels : les années 1960 pour Le mur invisible de l’auteure autrichienne féministe Marlen Haushofer, les années 1990 avec le roman américain Dans la forêt, de Jean Hegland ; et le célèbre La route, de Cormac McCarthy, publié aux États-Unis au début des années 2000.
Des titres un peu énigmatiques qui évoquent des espaces, des lieux, un mystère : qu’est-ce qui se cache derrière ou dans l’enceinte de ce mur, au cœur de cette forêt, où conduit cette route ? Pour deux de ces romans, un événement a transformé le monde. Une catastrophe naturelle ou nucléaire dont on ne saura rien pour La route, où la vie humaine est devenue quasiment impossible et où les rescapés représentent un danger les uns pour les autres tant ce qui est indispensable à la vie – air, soleil, eau, vivres, sécurité – est devenu rare ; un monde qui se transforme peu à peu pour Dans la forêt, où toutes les activités humaines cessent sans qu’on sache pourquoi là non plus. Les gens cherchent à comprendre, fuient ou disparaissent et les deux sœurs, Nell et Eva, qui vivent assez isolées à l’orée des bois avec leurs parents, voient donc la société et son organisation bien rodée se dissoudre peu à peu jusqu’à se retrouver tout à fait seules (reste-t-il d’autres humains ?), comme sur une île déserte. Pour le troisième, Le mur invisible, on a plutôt affaire à un événement surnaturel : au-delà de la montagne où se trouve la narratrice, seule dans un chalet, un mur infranchissable se dresse un matin et derrière lui toute forme de vie semble figée à jamais. Elle se retrouve donc isolée ou protégée, on ne sait pas bien, en compagnie de tous les animaux, domestiques et sauvages, prisonniers du même mur. Pour cette citadine de toujours, une nouvelle vie commence. Et il en va de même pour les deux autres romans où la survie est évidemment la colonne vertébrale, des romans initiatiques, pour les personnages comme pour les lecteurs.
Les écritures sont très différentes. Peu d’action et une écriture d’une grande simplicité dans Le mur invisible, qui colle à la simplicité de la pensée de la narratrice – il s’agit de son journal. Puis elle plonge en elle peu à peu et dans cette expérience de survie incroyable sa conscience croît, se complexifie en même temps que la langue du roman. Comment une femme, du jour au lendemain libérée de toute présence masculine, peut enfin prendre sa vie en main ? Qu’est-ce qu’être un humain quand il n’en reste qu’un ? La nature est omniprésente dans Dans la forêt et l’écriture est d’une grande sensorialité. Ce livre, intime, poétique, offre une vraie expérience au corps. Ici, on peut se demander comment une épreuve extrême (la fin du monde à venir) peut se transformer en une chance de se libérer des artifices, de sa volonté de formater le monde et retrouver l’authenticité de la vie. L’écriture est presque blanche dans La route où un père et son fils tentent de survivre envers et contre tout dans un environnement absolument hostile. Mais que peut-on transmettre à son enfant quand il reste si peu d’humanité, et pourquoi même s’accrocher à la vie, quand elle est privée de tout ?
Si vous décidez de passer quelques heures de votre été avec ce père perdu et son fils, avec ces deux adolescentes qui doivent se débrouiller quand il ne reste plus rien, avec cette femme seule devenue enfin pleinement responsable d’elle-même et de son petit monde, vous profiterez mieux encore de la si fragile beauté qui vous entoure. Qui nous entoure encore.
Charlotte O




