
Boîte à outils de l’autodéfense intellectuelle
Trop d’informations tuent l’information. Dans une société où la majorité d’entre nous est noyée dans des flots d’images, d’informations sonores, olfactives, de messages publicitaires, de sms, de tweets, le volume d’information auquel nous sommes exposés rend presque légitime le terme d’autodéfense.
Alors devons-nous apprendre à nous défendre face à « l’information » ? L’intégralité de nos médias de masse « classiques » (presse papier et online, télévision, radio) sont totalement liés au pouvoir financier, soit en étant directement détenus par des multinationales du BTP (Bouygues) et de l’armement (Dassault) en passant par l’industrie du luxe (LVMH) et de l’édition (Lagardère), soit en étant totalement dépendants des revenus publicitaires. Les nouveaux outils de communication, de plus en plus intrusifs, sont détenus par deux ou trois multinationales (Google, Facebook) et le micro-blogage, c’est à dire l’art de communiquer en 140 caractères pour twitter (et 160 pour les sms) ainsi qu’avec des photos choc ou des vidéos qui cherchent le buzz.
Face à ce constat, si l’on souhaite pouvoir développer notre sens critique, réfléchir, construire collectivement, préserver le bien commun, développer le « bien vivre ensemble », il convient de se défendre face aux techniques de manipulation des masses, aux hold-up réalisés par les médias sur les mots qui définissent le capitalisme (et par conséquent sur les concepts qu’ils définissent – voir à ce sujet l’article de ce dossier consacré à Chomsky et à la fabrique du consentement), aux techniques de manipulation de l’image et bientôt de l’imagerie en 3D combinée avec nos autres sens.
Pour cela nous vous proposons quelques outils. Les références, liens et sources sont regroupés dans le dernier chapitre, « La boîte à outils ».
Petit cours d’autodéfense intellectuelle
L’autodéfense intellectuelle est un mécanisme de protection qui nous fournit des instruments de défense appropriés à tout type d’information. Les travaux de Noam Chomsky sont un bon point de départ : « Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle ». Normand Baillargeon, auteur de l’ouvrage « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » (illustré par Charb), nous livre la boîte à outils de tout penseur critique : le langage, la logique, la rhétorique, les nombres, les probabilités et la statistique. Il parle notamment de « mathématique citoyenne » et nous prouve comment de simples calculs mathématiques peuvent réfuter nombreux discours ambiants.
Sophismes, zététique… « La pente savonneuse », ça vous parle plus ?
Celui qui veut assurer son autodéfense intellectuelle doit apprendre à repérer les sophismes qui l’entourent. Un sophisme est un raisonnement vicié, partant de prémisses vraies ou jugées
comme telles, mais qui aboutit à une conclusion fausse, parfois difficile à réfuter. C’est donc une argumentation qui ne tient pas la route et nous pousse à croire en quelque chose d’erroné. Il y a une nuance importante derrière cette définition : le sophisme veut induire en erreur. Le terme « autodéfense » prend là tout son sens.
Quelques exemples de pièges courants à déjouer ? Le faux dilemme (on pose une question mais on sous-entend qu’il n’y a pas d’alternative), la généralisation hâtive (« tout le monde dit que… »), l’attaque ad hominem (qui consiste à discréditer un argument en s’attaquant à la personne émettant cet argument plutôt qu’à l’argument en lui-même) ou encore la pente savonneuse (refuser un compromis sous prétexte de conséquences supposées qu’il entraînerait par la suite).
Du côté du Laboratoire de Zététique (du grec zêtêin = chercher), on parle d’ « art du doute, d’un scepticisme provisoire, où le doute est un moyen et non une fin ». Le Laboratoire de Zététique est une structure universitaire, rattachée à l’Université de Nice Sophia Antipolis, dont l’objectif est de contribuer à la formation, chez chaque individu, d’une capacité d’appropriation critique du savoir humain. Par exemple, l’astrologie, la parapsychologie, les médecines non conventionnelles, les pseudosciences et autres phénomènes paranormaux sont présents sur les médias actuels (journaux, magazines, émissions de télévision spécifiques) et feraient partie du monde quotidien selon eux. Le but de la zététique est de chercher l’origine de ces croyances et d’en chercher les faiblesses épistémologiques, ou de proposer des explications raisonnables aux phénomènes dits paranormaux. Pour expliquer les origines des croyances, le Laboratoire de Zététique met en cause la caisse de résonance formée par les médias, la dérive déontologique du milieu journalistique, la courroie de transmission que constitue le milieu éducatif et le remplacement de la raison par la sensation (substitution du couple « symbole écrit + analyse étayée » par le couple « image visuelle + sensation immédiate »).
Décortiquer l’information : des exemples pédagogiques
Le CorteX : (Collectif de Recherche Transdisciplinaire Esprit Critique & Sciences) est un collectif
d’acteurs de différentes origines disciplinaires (enseignants, chercheurs, étudiants..) qui travaille autour de l’esprit critique. Le site du collectif propose de nombreuses inspirations en termes de ressources pédagogiques.
Acrimed : l’observatoire des médias, est une association créée en 1996 à l’initiative d’Henri Maler et de quelques autres (dont Patrick Champagne, sociologue proche de Pierre Bourdieu) dans la foulée du mouvement social de novembre et décembre 1995 et dans le sillage d’un appel à la solidarité avec les grévistes, en réponse à la façon dont les grands médias ont outrageusement pris parti contre ce mouvement et neutralisé l’expression de ses acteurs. Un site incontournable.
L’association d’éducation aux médias « Les Pieds dans le PAF » : regroupe des usagers
des médias et cherche à développer l’esprit critique et la prise de parole citoyenne. L’association propose de nombreux ateliers, débats et formations autour de l’audiovisuel, des jeux vidéos, d’internet et des réseaux sociaux.
Le site web « Arrêt sur images » : né suite à l’interruption de l’émission de télévision éponyme hebdomadaire de décryptage des médias, qui a été diffusée sur France 5 de 1995 à 2007. Le site se consacre à la déconstruction des narrations médiatiques, sur tous supports. Disponible sur abonnement, « Arrêt sur images » propose des articles quotidiens (enquêtes, observatoires, chroniques) ainsi que des émissions dont Arrêt sur Images (hebdomadaire).
L’Association Kinomad : cette association lotoise, installée à Luzech, s’est fixé comme
objectif de développer des actions culturelles et de promouvoir la pratique de l’audiovisuel, en tant qu’outil de lien social, de rencontre, d’échange à travers l’éducation, la production et la diffusion. Elle anime régulièrement des stages d’éducation aux médias.
Pour aller plus loin… aussi à l’école ?
L’enseignante Sophie Mazet témoigne, sur son blog et dans un entretien radio, de son expérience
d’ateliers d’autodéfense intellectuelle dans son lycée. Elle nous raconte l’origine du projet, les réticences, comment ses élèves inventent leur propre théorie conspirationniste et comment on arrive à traiter des sujets sérieux, dans une approche totalement ludique.
Pour ceux qui veulent en savoir plus, la thèse de Richard Monvoisin (à retrouver sur le site de CorteX) traite de façon très approfondie tous ces sujets et propose aussi une série de fiches pédagogiques, comme la n° 9: « Le jeu des 20 pièges, ou comment éviter les arguments d’autorité? ». Cela commence ainsi : « Un Copain vous raconte qu’un Ami lui a dit avoir lu dans Moisi que le célèbre Duschmoll, professeur à l’Institut … ». On vous laisse deviner les pièges.
L’éducation Populaire « à la Christiane Faure »
Dans sa première conférence gesticulée consacrée à l’éducation populaire, Franck Lepage nous parle de Christiane Faure, qui fut la première directrice de l’éducation populaire au sein du ministère de l’Éducation en 1944. Nous publions dans ce dossier le passage de cette conférence consacrée à une autre vision de l’éducation populaire. « À celle dont il n’ont pas voulu » !
Mais feu la Scop d’éducation populaire « Le Pavé » (en refondation avec « Le Contrepried » et « La Trouvaille ») n’est pas, et heureusement, le seul « phare médiatique » de l’éducation populaire. Arc-en-Ciel Théâtre, par exemple, est un réseau coopératif qui regroupe une dizaine de compagnies qui utilisent toutes dans le même esprit le théâtre institutionnel comme méthode d’éducation populaire.
Encadré :




