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La Trousse Corrézienne

LTC 23 · 8 mars 2019

Associations à bout de souffle ? (1)

Les associations à bout de souffle ?

par Charlotte et Stéphane

La Trousse corrézienne s’était déjà intéressée au travail associatif à l’automne 2017 via la publication d’un dossier intitulé « Plan social massif pour les associations corréziennes ». Des membres du collectif « Septembre 17 » avaient alors été interviewés suite à la disparition des contrats aidés et aux conséquences prévisibles pour l’ensemble du secteur associatif.

Nous reprenons ici ce travail en tentant d’en élargir l’angle, tant il nous semble que ce secteur est aujourd’hui fragilisé : le modèle économique des associations s’est radicalement transformé au cours des dernières décennies, passant d’un relatif confort à une précarité grandissante. Mais pourquoi et comment en est-on arrivé là ?

Le monde associatif prend en charge nombre de missions de service public que lui délèguent l’état et les pouvoirs publics. Mais le sur-travail, souvent précaire, y règne en maître, si bien que ces missions qui pourraient, voire devraient, être assumées par la collectivité toute entière le sont, à moindre coût, par des salariés surmenés ou par des bénévoles. Et les associations, qui portaient au départ un projet d’utilité sociale, se retrouvent donc souvent enfermées dans ce schéma : dépossédées de la maîtrise de leur projet initial et des subventions de fonctionnement qui leur permettaient de le mener à bien, elles répondent aujourd’hui, pour assurer leur survie, à des appels d’offre pour lesquels elles se retrouvent en concurrence et donc dans l’obligation de brader leurs prestations, puisque les financements publics sont désormais accordés au coup par coup.

Les associations sont donc devenues au fil du temps et à leur insu des chantres de l’austérité et du travail précaire, entreprises comme les autres en concurrence sur un marché libéral sans pitié.

Pourtant, et comme l’indique Frédérique Pfrunder, déléguée générale du Mouvement associatif, « les associations sont les premières à inventer des réponses innovantes aux besoins ou aux enjeux de société, par l’intelligence et la mobilisation collective. » Au nombre de 1,5 million en France, nombre qui continue d’augmenter chaque année, et même si une très grande majorité d’entre elles (plus de 80%) n’est animée que par des bénévoles, elles regroupent plus de 1,8 million de salariés, soit près de 8% des salariés en France. Et selon les chiffres officiels et le rapport gouvernemental « La France bénévole », 25% des Français ˗ soit 16 millions d’entre nous ˗ donnaient bénévolement du temps à une association en 2016. Le tout bénéficiant à 23 millions d’usagers !

Le problème est donc de taille et il faut aujourd’hui résoudre cette contradiction : il y a sans doute davantage de liberté de penser et d’agir dans les associations, et notamment dans les associations d’éducation populaire, mais cette force collective est aujourd’hui prisonnière d’un modèle économique dont on peut penser qu’il a tout à gagner à domestiquer ce secteur.

Comme l’indique Dominique Rousseau dans son livre Radicaliser la démocratie : propositions pour une refondation (ed. Points, 2017), toute démocratie ne peut être sainement vivante qu’à la condition où règne un équilibre entre ce qui est déjà institué et ce à quoi aspire la société civile. Il paraît donc indispensable aujourd’hui de porter un soin tout particulier au secteur associatif ou coopératif. A l’évidence, les associations, doivent se voir attribuer des moyens conséquents, pour peu que leur utilité publique ou sociale soit établie, car elles sont porteuses, dans l’esprit de la loi 1901 qui a permis leur essor, d’innovation sociale et donc d’une vision moderne nécessaire à la vie en commun.

Au fond, il ne s’agit ni plus ni moins que de questionner le travail et son organisation, l’emploi, le salariat, le bénévolat, ainsi que toutes les aliénations qui peuvent en découler. Raisons pour lesquelles nous sommes allés à la rencontre de personnes œuvrant dans le secteur associatif et qui ont bien voulu partager et analyser avec nous leurs expériences, riches de tous ces questionnements (voir pages suivantes).

La fabrique du consentement

Le mouvement inhérent à la décentralisation a délesté l’État des politiques de la jeunesse en en transférant diverses compétences aux collectivités territoriales.

Historiquement, l’État a toujours été, jusqu’à une période récente, très concerné par les politiques en direction de la jeunesse. L’agrément jeunesse et éducation populaire, qui date de 1943, et qui a toujours cours ( pour combien de temps encore ? ), est à la fois une forme de reconnaissance de l’action associative ET une forme de « mise sous tutelle ». En réalité, pour une association d’éducation populaire, être « responsable de son propre projet » n’est rien d’autre qu’un leurre puisqu’elle s’inscrit dans une sorte de contrat social. Quand l’État était seul maître à bord, il était l’interlocuteur privilégié des associations de jeunesse et d’éducation populaire, notamment pour leur financement. Mais la question des appels à projets a perverti les relations acteurs publics – acteurs associatifs. Ce système néolibéral fait du consentement son principe de base. Les associations qui répondent à ces appels à projets (et leurs animateurs, gestionnaires, directeurs, chargés de mission etc.) sont bel et bien consentantes. Elles le sont jusque dans le langage administratif et souvent abscons que leurs responsables ont adopté.

Les petites épaules du monde associatif

Rencontre avec Rémi autour d’une bière le 23 novembre 2018

Tu as travaillé longtemps pour l’association des CEMEA1 du Limousin. Comment es-tu arrivé dans cette structure ?

J’ai mis les pieds aux CEMEA comme beaucoup en passant mon BAFA. A l’âge de 17 ans, j’avais effectué mon premier stage avec la FOL2 en Corrèze. J’étais alors étudiant en informatique à Limoges. Ce premier stage ne s’était pas particulièrement bien passé. Pour la suite de ma formation j’ai choisi les CEMEA parce que les dates m’arrangeaient. J’avais alors bifurqué, j’étais étudiant en sociologie ce qui a son importance puisque j’avais à ce moment là un regard sur diverses questions telles que les processus de domination, l’école reproductrice d’inégalités sociales, etc.

Lors ce cette rencontre avec les CEMEA j’ai été d’emblée conquis par le discours des formateurs qui agissaient dans le champ de l ‘éducation populaire avec l’objectif de transformer la société. Dans les mois qui ont suivi, j’ai été invité à plusieurs événements mis en place par l’association ce qui a continué de me nourrir. J’étais alors un étudiant « politisé » mais je ne trouvais pas ma place dans le syndicalisme étudiant et agir directement sur le terrain me parlait davantage. J’ai adhéré à l’association en 2006 et suis devenu formateur bénévole à partir de 2008, année où j’ai également été élu membre du conseil d’administration.

Comment s’est poursuivie ton évolution au sein de l’association ? Comment cet engagement s’est-il inscrit dans ta vie ?

Quatre ans plus tard, après avoir par ailleurs obtenu mon Master de socio, j’ai été embauché par l’association après y avoir effectué une année de service civique. Cette embauche était liée au projet d’ouverture d’une formation dans le secteur de l’animation professionnelle qui m’attirait plus que la possibilité de continuer mon cursus universitaire en thèse. L’association prenait alors en charge tout mon salaire car je n’étais pas éligible à un emploi d’avenir. J’étais donc en CDD avec un statut de Directeur de stages. 35 heures par semaine, temps de travail annualisé avec un salaire conforme à la grille des salaires de l’animation et donc peu mirobolant. Comme je partais régulièrement en stage en internat, j’enchaînais des semaines de 80 heures, beaucoup de travail en soirée et les week-ends [pour pouvoir être en contact et travailler avec les bénévoles dans leurs moments de disponibilités N.D.R. ], avec du temps de récupération mais je ne comptais pas toutes mes heures, loin de là.

Peux-tu nous expliquer plus en détails comment tu en es arrivé à une telle implication et quelles en ont été les conséquences ?

Cette implication directe sur mon temps personnel et mon envie de m’impliquer dans l’asso ont peu à peu créé un déséquilibre dans ma vie familiale, d’autant plus que j’étais nouvellement papa. Je n’ai pas freiné mon implication car j’étais heureux de ce que je faisais.

Je me suis alors rendu compte d’un effet pervers de ma situation : mon travail générait le financement de mon propre poste. Impossible donc de couler l’asso et de se couler soi-même… De ce point de vue, ça ressemble un peu à la situation d’un auto-entrepreneur ! Mais les heures de travail accumulées ne produisent pas forcément non plus l’effet attendu : le nombre de tâches à effectuer est impossible et tu te rends compte que de toute façon tu ne peux pas y arriver. J’avais beaucoup de liberté dans mon emploi du temps mais j’étais un peu désorganisé : je prenais donc mes récupérations parce qu’il le fallait, mais toujours au détriment de la qualité de mon travail. Par conséquent, je priorisais et j’ai peu à peu laissé tomber l’axe « développement » pour lequel j’avais été embauché, trop chronophage. Dans une association comme la nôtre, les pôles administratifs et pédagogiques n’étant pas complètement répartis – pas de comptable, pas de chargé.e de com’– j’avais en charge ces tâches prioritaires qui me prenaient beaucoup de temps. Ce problème engendrait une remise en question permanente de la répartition du travail entre le salarié que j’étais et la vingtaine de bénévoles actifs. J’étais tellement fatigué que je n’avais même pas le temps d’être frustré. Pas de déprime non plus car ma vie familiale était suffisamment solide.

Et puis ? La situation a-t-elle évolué ? As-tu toi-même cherché à la faire évoluer ? Dirais-tu qu’il y avait quelque part un équilibre entre ton engagement et sa valorisation ou au contraire un déséquilibre ?

Je n’ai jamais subi de pression extérieure dans cette association : c’est moi qui me la mettais en tant que militant et parce que j’avais envie que ça marche. Fils de paysan, j’ai relativisé mon sort car je savais ce que c’était que se lever à cinq heures du matin, sept jours sur sept. Je n’ai jamais connu la souffrance au travail même si j’ai été très fatigué sur une longue période. Mon record : vingt jours de travail d’affilée sans m’arrêter. Le pire étant que j’en étais le seul responsable, je m’étais mal organisé et je ne pouvais m’en prendre qu’à moi. C’est là une des raisons pour lesquelles j’ai depuis quitté l’association. C’est insupportable, c’est la preuve que tu travailles mal : effectuer toutes les tâches liées à mon poste revenait à ne pas pouvoir les réaliser toutes correctement et donc à dégrader la qualité de mon travail.

Mon CDD s’est transformé en CDI suite à l’obtention d’une subvention du Conseil régional qui a pris en charge 75 % de mon salaire, ce qui l’air de rien m’a libéré d’un poids certain.

Ensuite, l’arrivée d’une nouvelle directrice m’a permis de remettre sur la table mes conditions de travail pour qu’elles soient plus compatibles avec ma vie familiale et j’ai précisé que sinon je quitterais l’association dans l’année. Ces conditions ont été acceptées dans l’idée, mais concrètement il n’y a eu aucun changement. Les tâches qui m’étaient confiées étaient de fait incompressibles. J’ai alors envisagé des portes de sortie ; par exemple m’inscrire à une formation professionnalisante une semaine par mois, projet validé par les dirigeants mais que j’ai finalement jugé irréalisable : qui aurait accompli mon travail en mon absence ?

J’ai finalement démissionné après quatre années de bons et loyaux services lorsque s’est présentée l’opportunité de passer un concours pour travailler dans les services de la Jeunesse et du Sport.

Tu as donc l’impression que les pouvoirs publics instrumentalisent les associations en se reposant sur elles pour effectuer des missions d’interêt général ?

On travaille en milieu associatif parce qu’on pense que ce qu’on fait est utile et l’État le pense aussi. Il le reconnaît notamment en attribuant des subventions aux associations dites « d’utilité publique » qui sont environ deux-cents en France, dont les CEMEA. A ne pas confondre avec les assos d’intérêt général, c’est à dire la plupart des associations, qui ne bénéficient à priori d’aucun financement particulier. L’État reconnaît ainsi qu’il a besoin des associations pour assurer la vie démocratique. Se pose donc la question de ce qu’il doit lui-même prendre en charge. D’abord ses fonctions régaliennes : la sécurité, la santé etc., dont le secteur de la jeunesse ne fait pas partie. En habilitant les associations à assumer ces missions, l’État opère donc un glissement puisqu’elles ne sont plus responsables de leurs propres projets mais intervenantes. L’État se désinvestit ainsi de la responsabilité de certaines actions en habilitant les associations à les mettre en œuvre à sa place ; de son côté, il peut se contenter de financer, intervenir à la marge, et contrôler si la réglementation l’impose.

Pour que le travail associatif soit efficace, il faudrait que les associations soient véritablement autonomes et bénéficient en particulier de subventions de fonctionnement. Or depuis qu’on a basculé sur de l’appel à projets, ce n’est plus le cas puisque les subventions sont attribuées quand elles répondent à un appel d’offre et sont choisies par les pouvoirs publics pour prendre en charge une demande. On est donc passé depuis quelques années à une logique de vente de l’activité et donc à un processus de marchandisation qui précarise le secteur associatif. Aujourd’hui, la meilleure façon de gagner de l’argent étant justement de proposer de la formation pro, les nombreuses assos qui font ce choix se retrouvent immanquablement en concurrence.

Comment d’après toi pourrait-on faire évoluer le statut des associations pour sortir de cette situation qui, si l’on te comprend bien, engendre une mauvaise prise en charge de ces missions pourtant essentielles ?

Il est toujours possible pour les associations de ne pas faire le choix de répondre aux commandes de l’État et de se détacher des subventions publiques. Mais se pose alors la question de leur financement et de la pérennisation des emplois dans ces conditions. Je pense qu’il faudrait que le simple fait d’être « d’intérêt général » suffise à déclencher un financement. L’État ne flèche à l’heure actuelle que très peu d’argent vers le secteur associatif. Finie la situation de plein emploi – ce qui autorise ce sous-financement au risque d’épuiser toutes les personnes qui y travaillent – puisque le turn-over est assuré. Tout un pan de ces missions d’intérêt général voire d’utilité publique est donc pris en charge à moindres frais ! Le capital s’ancre ainsi dans le sacrifice au travail qui est l’ADN du travail associatif ! Le mouvement associatif contribue donc à son insu à faire le terreau du capitalisme ! Par exemple, la convention collective de l’animation n’a pas été rédigée par des commissions paritaires mais par le patronat !

Pour autant on peut penser que la fonctionnarisation des travailleur.se.s des milieux associatifs serait catastrophique car forcément synonyme d’une uniformisation au détriment de la diversité des projets associatifs.

Les assos restent donc complètement piégées dans le modèle économique capitaliste. Pour preuve, ce qu’on peut voir dans le secteur de l’ESS (l’Economie Sociale et Solidaire, N.D.R.), énième récupération du projet associatif par le capital. Ce qui guette à mon avis les SCOP, par exemple, c’est qu’il ne va pas être très compliqué de les inscrire ainsi dans un modèle libéral.

Merci à toi Rémi d’avoir accepté de partager ton expérience par le biais de cette interview.

1 – Les Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active (CEMÉA) sont un mouvement d’éducation nouvelle et une association d’éducation populaire, reconnue d’utilité publique. Ils sont porteurs depuis plus de soixante-dix ans d’une large expérience sociale et collective et s’appuient sur des méthodes d’éducation active, pour transformer les milieux et les institutions par la mise en action des individus.

2 – Fédération des œuvres laïques.

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