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La Trousse Corrézienne

LTC 23 · 8 mars 2019

Associations à bout de souffle ? (3)

Autonomies

Ce matin j’ai rencontré un membre d’une association corrézienne qui développe une forme particulière d’éducation populaire : Médication Time. Nous nous sommes retrouvés autour d’un thé, dans la fraîcheur matinale d’une terrasse. Mon téléphone qui trône innocemment sur la table nous rappelle qu’à tout moment nos conversations peuvent être écoutées, ça tombe bien car c’est de notre rapport à l’État dont nous allons parler !

Cette association, qui compte quatre salariés et une dizaine de membres actifs, cherche à « mettre à l’épreuve toutes les formes d’autonomisation possibles ». Il ne s’agit pas ici de prendre en charge une quelconque mission de service public que l’État n’assumerait pas. Il s’agit plutôt de se réapproprier des savoirs dont les gens sont habituellement mis à l’écart par la technologie et l’expertise, et d’en élaborer de nouveaux depuis l’expérience vécue.

À l’origine, il y avait la musique. L’association était formée par, et autour de, plusieurs groupes. Elle les faisait tourner et produisait leurs disques, choisissant d’instaurer une forme d’économie commune afin que chacun ait les moyens de faire ce qu’il avait envie de faire. Ces envies se sont peu à peu concrétisées et de nouvelles activités sont nées : des ateliers d’autonomisation (partages d’expérience et bricolages autodidactes en informatique, électronique et en mécanique auto, productions numériques autour de la photo, de la vidéo ou du son) et un groupe de « recherches-actions » autonome en sciences sociales, qui publie ses travaux (un article publié touche environ 500 lecteurs).

La constitution de savoirs populaires permet de lutter contre les pouvoirs institutionnels et économiques en place. L’État connaît un effondrement institutionnel, et en tant qu’État social, à cause de la politique économique libérale, il est moribond. Pour l’association, les formes classiques des partis et des syndicats jouent le jeu de l’État libéral ‒ pour défendre leurs propres intérêts ou tout simplement pour survivre ‒ et ne l’inquiètent plus du tout. S’il existe des frondes à l’intérieur de ces partis ou de ces syndicats, elles sont trop minoritaires pour changer la donne. Il semble cependant nécessaire pour l’association d’établir des passerelles avec elles.

L’État a fusionné avec les pouvoirs économiques et ce qui lui fait peur aujourd’hui, c’est que des gens qui tentent de vivre autrement se passent de lui, contournent sa domination. « Les guerres contre les ZAD ou le plateau de Millevaches sont symptomatiques de la panique de l’État, tout comme celles contre les habitants des cités qui sont les premiers à subir les violences policières, les cités ont même été un laboratoire pour tester les nouvelles armes et stratégies de la police qui sont aujourd’hui employés contre les manifestants […]. »

Ces formes d’autonomie sont pourtant essentielles « dans un monde où le travail broie les gens », sans parler des problèmes écologiques…

L’association agit sur plusieurs terrains. Outre les groupes de musiques qui rencontrent des publics à travers l’Europe, il y a les ateliers d’autonomisation qui regroupent quelques dizaines de personnes et des rencontres publiques régulières proposant des analyses critiques et des retours d’expériences singulières sur le rapport au travail. Il y a des productions de films, de vidéos et de livres ; l’association s’associe aux mouvements sociaux qu’elle alimente avec ses productions, justement. Elle propose aussi des interventions, notamment auprès des volontaires en service civique pour qu’ils puissent échanger sur leur parcours, leur vision critique du monde, et pour que leur parole résonne au-delà des murs de l’emploi, des formations et des missions auxquelles ils sont habituellement assignés… Mais il est difficile de continuer à mettre ce type de projet en place, car le simple fait de libérer un espace de parole semble déranger. Alors qu’il est pourtant essentiel, puisqu’il s’agit d’éducation populaire, de comprendre et d’épauler les visions et les stratégies politiques de la jeunesse qui s’éloigne des institutions obsolètes. Dans cette logique d’ouverture d’espaces critiques, l’association accompagne aussi d’autres organisations pour débusquer et combattre les stéréotypes de genre.

Difficile de mêler subventions (l’association en a de moins en moins) et autonomisation. Des « passeurs de frontières », travaillant au cœur d’institutions associatives ou publiques, reconnaissent la pertinence politique de leur action et les soutiennent, mais ils ont de moins en moins de marge de manœuvre pour défendre leurs initiatives. L’association sent que des portes se ferment.

C’est pour rouvrir de nouvelles possibilités de vie et de luttes, pour devenir plus solide – ou moins fragile – qu’elle s’organise sur le territoire avec d’autres associations, telle que la Machine à fric.

Un ovni dans le ciel corrézien : la Machine à fric

Si la question des subventions génère un rapport de force entre les institutions et les associations, régulièrement chargées de répondre à des appels d’offres et qui souvent s’y fourvoient, et interroge le pouvoir des unes et la liberté des autres, se trouve en Corrèze une alternative innovante dont l’objectif est d’alléger les questions administratives et d’économie pour les habitants du territoire : la machine à fric.

L’idée est de rééduquer les esprits concernant leur rapport à l’argent, à la propriété et au temps en mettant au commun des moyens financiers ou matériels et de se couper des systèmes bancaires et des collectivités territoriales où l’argent fabrique de l’argent pour favoriser un réseau local, qui s’érigerait en contre-pouvoir. Il ne s’agit pas ici de solidarité comme on l’entend habituellement, pas de financer avec des prêts classiques certains projets qui séduiraient le collectif, mais de donner ou de prêter en se basant sur la confiance « Tu me demandes et tu reçois un don ou un prêt » à des personnes qui ne pourraient accéder à un financement traditionnel (en raison de leur idéologie par exemple, si elles ne veulent pas entrer en collusion avec le système ou dont les « projets » paraîtraient toxiques aux institutions) ou qui voudraient quitter leur travail, tenir une grève… La maf ne veut pas jouer le jeu de la reconnaissance (donc du pouvoir) du donneur sur le receveur et ne demande aucune garantie.

Elle fonctionne grâce aux dons ou aux prêts faits à son fond de dotation (outil entre la fondation et l’association qui permet de capter des fonds défiscalisés pour les redistribuer) et veut mettre en place une économie d’échelle.

Une trentaine de personnes à ce jour participe à cette « alter-administration » balisée par la géographie réelle des personnes et non leur appartenance à un territoire à priori défini.

Rencontres et paroles associatives

Le 12 février 2019, le mouvement associatif de Nouvelle Aquitaine, organisait à Tulle la « Rencontre Départementale de la Vie Associative en Corrèze », en partenariat avec les têtes de réseaux du département : le mouvement associatif est la grosse machine qui réunit les grosses têtes de réseau. (1)

La volonté de faire se rencontrer des associations différentes est réussie : plus de quarante participants, dans une diversité de taille et de champs d’intervention.

J’aime bien les mélanges et les étonnements : le développement durable d’Ayen, la montagne et l’escalade en Limousin, la Maison de l’eau et de la pêche à Neuvic, Polysson (musique à l’hôpital), Les Lendemains Qui Chantent, Terre de Liens, des assos sportives, les grosses fédés départementales, etc. Bref, des couleurs variées avec l’objectif de s’appuyer sur les paroles des associations de terrain pour « défendre le fait associatif, cette liberté fondamentale de se réunir, et qu’on nous donne des moyens au-delà du gré du politique. »

Deux ateliers.

Les échanges dans l’atelier « Les associations : des modèles socio-économiques singuliers dans un contexte de contraintes budgétaires et d’exigence démocratique » montrent que cette diversité se retrouve sur l’absurdité de l’appel à projets, la perte de sens de passer la moitié du temps salarié à chercher des financements pour se payer. Ils imagent aussi les différences et les ressemblances dans le choix des mots et des organisations internes. L’animation permettait la libre parole répartie et les propositions étaient en conséquence libérées. Vivifiant et soulageant !

Ma participation au second atelier « cohésion territoriale et vie associative » arrivait en fin de journée. Constat : comme ailleurs, certains, forts de leur certitude assénée : « Certaines assos n’ont pas de projet associatif », coupe toute envie de parole. On en perd les perles de savoir de chacun…

(1) https://lemouvementassociatifnouvelleaquitaine.org/accueil/ et https://lemouvementassociatif.org/

Quel nouveau souffle pour le secteur associatif ?

Si la loi de 1901 autorise depuis plus d’un siècle les citoyens à se constituer en associations, on constate aujourd’hui que ce droit a en partie perdu de sa superbe. S’il ne s’agit pas de généraliser les constats soulevés dans ce dossier au gré de nos rencontres, il nous faut bien constater que la diversité des projets associatifs, maillon essentiel du fonctionnement démocratique de notre société, qui permet aux citoyens de contribuer aux politiques publiques via la constitution de ce qu’il convient d’appeler des « corps intermédiaires porteurs d’innovations sociales », est désormais engluée dans un fonctionnement économique qui étouffe toute volonté voire détourne les premières et louables intentions.

Les subventions publiques sont trop souvent accordées en réponse à des appels à projets maîtrisés par l’État ou les collectivités territoriales et dont la finalité consiste finalement à délester les institutions de leurs missions. Ce fonctionnement désormais institué engendre par ailleurs une souffrance au travail avérée lorsque, trop souvent, les salariés de ce secteur en viennent à redoubler d’efforts pour maintenir leur emploi.

Loin de constituer une quelconque forme d’auto-gouvernance comme on aurait peut-être pu l’espérer, la liberté d’association semble donc avoir été en grande partie détournée de son objectif. Si elle permet encore l’initiative populaire, celle-ci ne dispose manifestement plus des moyens nécessaires pour prendre forme.

Pour envisager une sortie de crise et redonner de la puissance d’agir aux citoyens qui le souhaitent, il faut organiser une refonte globale des institutions et de la vie politique.

Dans une telle perspective, et puisqu’il en va de la vitalité démocratique, il faudrait alors mettre en œuvre des mesures novatrices susceptibles de donner un nouveau souffle à ce secteur : les associations doivent ainsi se voir attribuer des moyens conséquents, pour peu que leur utilité publique ou sociale soit établie. Ceci suppose que les instances chargées de délivrer ce type de label puissent être renforcées et que les mises à disposition ou détachements de personnels puissent être assurés en nombre par les différents ministères concernés.

Enfin, il conviendrait aujourd’hui de modifier le statut des élus associatifs et de mettre ainsi fin au travail gratuit, souvent colossal, qu’ils ou elles produisent. Pour ce faire, ces élus devraient être en partie déchargés de leur fonction, afin de pouvoir assumer ces tâches essentielles dans de bonnes conditions.

À long terme, on peut aussi rêver d’une société devenue adulte, où l’extension de la sécurité sociale jusqu’au salaire à vie pour toutes et tous permettrait de se constituer en associations pour innover socialement, sans que la santé des militants ou des salariés ne soit sacrifiée sur l’autel de l’austérité économique.

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

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