
Michel Agier, tout simplement la meilleure pointure dans le panorama actuel de l’anthropologie urbaine française, à Brive-la-Gaillarde ! Superbe. Je ne pouvais manquer cette tribune publique offerte par le théâtre de la ville. Je me rends donc au rendez-vous, me retrouvant dans une salle agréablement aménagée en salon, en compagnie d’une vingtaine de personnes, pour écouter le monsieur de la ville résistante, marginale et créative, venu nous parler de son dernier bouquin : « L’étranger qui vient, repenser l’hospitalité ». Sujet ô combien d’actualité, ô combien dramatique, que l’auteur s’emploie à éclairer en abordant trois de ses composantes essentielles. En voici un bref résumé.
En premier, c’est à cet être étranger que s’intéresse l’anthropologue, et en l’occurrence, aux diverses manières de se représenter l’étranger. Se distingue alors (en s’appuyant sur le vocabulaire anglais qui réussit à nuancer le terme) : l’étranger qui arrive, l’outsider, cette personne en plus à qui nous faisons ou non une place, et qui de fait bouscule, possède un caractère intrusif (qu’il ne faut d’ailleurs point nier) ; l’étranger, également, condition juridique, avec une certaine citoyenneté, avec le droit d’avoir des droits, c’est le foreigner ; enfin, le stranger, celui qui est étrange, de par sa langue, ses manières, ses évidences, son labyrinthe. Et alors là, le Michel, il nous explique que « nous sommes tous potentiellement des étrangers », et même mieux, « nous sommes exactement les mêmes que ceux en Méditerranée », mais que la différence, au-delà du culturel, se joue selon la position des trois curseurs : plus ou moins de place faite, plus ou moins de droits, plus ou moins de reconnaissance culturelle. Voilà, nous sommes les mêmes, « mais eux sont plus bas dans les curseurs ». Bien vu monsieur Agier. Et quand les trois curseurs sont au plus bas, « c’est l’enfer ».
Deusio, l’auteur va préciser la notion de l’hospitalité, soulignant que cet acte solidaire et fraternel est un acte social qui fait partie de toutes les sociétés, et constatant que de nos jours elle s’inscrit dans un acte politique puisqu’elle se retrouve appropriée par le mouvement social et la mobilisation. En effet, environ un millier d’associations, de collectifs et de réseaux sont apparus en France entre 2015 et 2017 dans l’intention d’offrir de l’hospitalité en réaction à l’inhospitalité de l’État. Tout un tissu de citoyenneté qui s’avère indispensable pour créer une sphère de confiance, c’est-à-dire du réseau relationnel et ainsi de l’hospitalité domestique.
En outre, poursuit l’anthropologue, l’hospitalité correspond à un statut social. S’appuyant sur ses travaux de terrain, il raconte comment le fait d’accueillir un étranger instaure une relation dans laquelle « on n’est pas égaux en même temps et au même endroit ». Celui qui accueille acquiert une position, une forme de domination : « Moi j’accueille, et vous, vous me racontez votre vie », et si l’échange ne convient plus, « j’ai le pouvoir de dire à cette personne que je ne la veux pas ». Et c’est notamment pour cela, insiste Agier, que la question du droit est fondamentale. Car « celui qui a des droits n’a plus à dépendre de moi ». Elle permet de s’extirper de cette relation de dominé, inhérente à l’hospitalité.
Et puis troisièmement, afin de réfléchir sur la dimension accueillante de la ville, une précision sur les termes s’est imposée. « L’hospitalité », explicite Michel Agier, « est au bout du compte une toute petite chose. C’est dire à l’étranger : tu n’es pas mon ennemi, tu peux arriver. Mais après, il y a l’accueil, qui est tout le dispositif pour donner une place dans la structure sociale. L’emploi, le logement… ». L’accueil, donc, une affaire plutôt de la ville, de l’État. Les Grecs, par exemple, avaient un dispositif d’accueil de trois jours. Après, on voit… Actuellement, il y a des exemples d’hospitalité villageoise, communale, qui fonctionnent bien. Comme à Riace, petit bled au sud de l’Italie qui a retrouvé une intense vie sous l’impulsion de son Maire, en accueillant une multitude de migrants.
Fin de l’exposé. Le débat commence. Responsable de ceci, engagé dans cela, les quelques-uns qui essayent de se dépêtrer entre hospitalité et accueil, témoignent. Malaise général, il faut le dire, chacun racontant ses difficultés, son désarroi, son impasse. Que faire ? Quels horizons possibles ? Agier propose alors un humanisme juridique, comme échelle d’action, de façon à sortir des critères moraux, un principe juridique de l’hospitalité qui serait à créer, comme préambule à une politique migratoire, comme recours à la cour européenne des droits de l’homme. Quant à la médiatrice de la rencontre, qui a mené la soirée tambour battant, elle vise juste : tant que nous faisons du cas par cas (son migrant, ses papiers…), nous sommes dans la grammaire de l’État, « la force politique, la résolution, elle est collective ». Et Agier qui renchérit : « Il faut créer du droit à tous les niveaux, municipal, régional… Rendre visible, c’est très important ». Pour tout ce retour à l’humain, merci Agier, merci le théâtre.
Francis



