Prêt à tout pour détricoter les baratins, lançons-nous dans le jeu des prêts-à-penser
Leïla Chik
Au gré de mes aventures téléphoniques, quelques coups de téléphone m’assènent, par le biais d’une voix horriblement mélodieuse, « Pour votre sécurité, cette conversation est susceptible d’être enregistrée ». J’ai sans doute omis la farceuse propension de notre société à générer des aberrations qui frisent le surréalisme et le situationnisme. Car, chaque fois, je cherchais à joindre non des services sous haute tension, mais à obtenir des renseignements quelconques, voire des rendez-vous médicaux. Dois-je comprendre que mes propres mots risquent de se retourner contre moi ? Que je sois prise aux mots. Le poids des mots, tout simplement, aussi violents et dangereux que des roquettes.
Surveillance des mots et des corps. Captation. Tout cela n’est pas neuf. À l’œil de la providence, figuré par un œil ouvert dans un triangle, symbole de l’omnipotence divine surveillant l’humanité, s’est substitué l’œil vide de la caméra, signe d’une omnipotence séculaire et sécuritaire. L’œil divin s’est démultiplié, éclaté en autant de caméras de surveillance au sein de la ville, indices d’un totalitarisme feutré.
Le résultat demeure l’ordonnancement des actes et paroles selon un axe moral et social1. Évidemment, l’invisibilité pernicieuse du danger justifie le déploiement massif de caméras de surveillance. Adéquation d’une chaîne logique dont le premier maillon est tissé par les États : la peur. Mais ici de quel danger parle-t-on ? Quel lien entre mes paroles et ma sécurité ?
On connaissait le versant commercial, « pour la qualité de nos services, cette conversation est susceptible d’être enregistrée ». Son versant sécuritaire est bien plus surprenant. Contrôle des opérations, des mots, des images, des corps, des travailleurs : ce réel sous censure tend, soi-disant, à neutraliser tous dangers, et partant toutes dérives et finalement tout « hors-norme ». Cet arsenal et ces vieilles rengaines de la peur nous font croire que la menace est au bout du fil ou au coin de la rue.
Attention. Pour votre sécurité, la lecture de ce journal est conseillée. Votre lecture, par contre, n’est pas susceptible d’être enregistrée. Peut-être vous sentirez-vous libres, désordonnés et surtout, hors champ.
1. Comme le phalanstère de Fourier où la configuration des habitats favorisait une régulation sociale et un autocontrôle, tous étant sous le regard de tous, ou le modèle panoptique dans un système pénitentiaire, promu par Bentham. Foucault écrit dans Surveiller et punir : « Le pouvoir disciplinaire, lui, s’exerce en se rendant invisible ; en revanche il impose à ceux qu’il soumet un principe de visibilité obligatoire. Dans la discipline, ce sont les sujets qui ont à être vus. Leur éclairage assure l’emprise du pouvoir qui s’exerce sur eux. C’est le fait d’être vu sans cesse, de pouvoir toujours être vu, qui maintient dans son assujettissement l’individu disciplinaire. »
Leïla Chik



