
Comme l’écrit Barbara Stiegler, le projet néolibéral est téléologique, c’est-à-dire qu’il détermine une fin assortie de moyens permettant d’y parvenir. La philosophe étudie en particulier la pensée de Walter Lippmann et John Dewey dans les années 1930. Ils se sont constamment disputés quant aux moyens, le premier préconisant un pouvoir dévolu à des experts avec un fort autoritarisme, le second misant davantage sur la délibération et le processus démocratique. Mais l’essentiel les rassemblait : ces penseurs partaient du constat d’une inadaptation de l’humanité à ses nouvelles conditions de vie (la mo
J’ai déjà écrit une chronique sur ce sujet (LTC n° 28), sous un angle différent, mais le sujet demeure intéressant : comment un Président de la République si conservateur, voire réactionnaire dans des pans majeurs de son action politique (notamment la suppression des conquis sociaux avec l’autoritarisme qui caractérise le néolibéralisme), peut-il avec un certain succès se faire passer pour progressiste ?
Le conservatisme, en soi, n’est pas critiquable, du moins lorsqu’il ne concerne pas tous les domaines de la vie et n’omet pas les évolutions nécessaires. Un certain conservatisme, qui défend une culture, une qualité de vie, des savoir-vivre, des compétences, certaines habitudes, se conçoit aisément. D’ailleurs, nous sommes tous conservateurs sur l’essentiel : nos vies sont constituées d’habitudes, de relations, etc., auxquelles nous tenons.
Mais le conservatisme crasse de Macron dénie certaines réalités auxquelles nous sommes confrontés : écologiques et civilisationnelles. C’est sa forme pathologique : le déni par aveuglement idéologique, c’est-à-dire le refus de prendre en considération et de mettre en œuvre les nécessaires changements en raison d’une idéologie qui s’affranchit de la réalité.
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dernité) et aux évolutions rapides des processus économiques capitalistes. Ils préconisaient alors une adaptation profonde de l’humanité, passant par l’éducation, l’éloge de la compétition, etc.3 La sacralisation de l’innovation technologique par Macron, sa mise en avant des « premiers de cordée », etc., s’inscrivent parfaitement dans cette logique d’une humanité qui doit s’adapter à un destin tracé, mais dont elle n’a pas délibéré.
C’est pourquoi, lorsqu’on a compris où nous conduit ce projet, le refus ne serait-ce que partiel, entre autres choses, de la numérisation généralisée, des appareils connectés, de la téléphonie mobile et a fortiori de l’ordiphone, objet de la contrainte par excellence4, mais aussi de la vitesse inséparable de ce mode de vie, apparaît indispensable : un refus en acte de ce système économique et politique. Ces gestes, bien qu’insuffisants, sont autant de bâtons dans les roues de cette funeste fuite en avant, tant anthropologique qu’écologique. Si nous n’avons pas collectivement décidé de cette voie qui nous est alors imposée, nous avons le choix de l’accompagner ou de la refuser par des actes. En l’occurrence, aucun choix n’est neutre.
Mes articles technocritiques, et ma critique du livre Les Hommes lents de Laurent Vidal5 par
Les problèmes écologiques majeurs et même existentiels (changements climatiques, pollutions chimiques, réduction de la biodiversité, danger nucléaire, risque pandémique dû à l’élevage industriel en particulier) auxquels nous devons faire face sont pourtant reconnus depuis des décennies. Macron, lui1, s’est contenté de faire illusion avec sa Convention citoyenne pour le climat et une loi censée inclure les propositions de ce dernier mais les a réduites presque à néant. Il ne faut surtout pas changer ! Du moins pas dans le sens d’un progrès. C’est un peu le fameux « Il faut que tout change pour que rien ne change » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, ou le « Il faut s’adapter » présenté par Barbara Stiegler2 mais au sein d’une démarche globale inadaptée qu’il est impensable de modifier. C’est de l’illusionnisme.
Sur le plan civilisationnel, le modèle néolibéral et la fuite en avant productiviste et consumériste conduisent à un délitement des liens et une perte de sens. Il faudrait donc interroger et remettre en cause ce modèle politique. Pas question ! L’idéologue est aux commandes, et son prétendu
exemple, participent de l’expression de cette position de refus. Refus non seulement d’une évolution sociétale et d’un mode de vie qui nous dépossèdent, d’une emprise technologique qui tend de plus en plus à nous contraindre, de la reproduction artificielle qui nous soumet aux mêmes logiques de contrôle6, mais aussi d’une pratique politique anti-démocratique, anti-sociale, anti-écologique propre au néolibéralisme et incompatible avec le libéralisme politique, le respect des libertés publiques et droits fondamentaux ainsi que des principes de la République française7.
1 « Le néolibéralisme au risque du fascisme ? », LTC n° 41. 2 Gallimard, 2019. La lecture de ce livre est un peu ardue. 3 Une analyse politique évoquant un nécessaire recours à l’autorité existait également en Allemagne dans la période pré-nazie : lire Grégoire Chamayou, Du libéralisme autoritaire – Carl Schmidt / Hermann Heller, Zones/La Découverte, 2020. 4 Lire « Objets de la contrainte », LTC n° 40 et « Devenir technocritique », LTC n° 24. 5 Flammarion, 2020. Voir LTC n° 37. 6 Lire « La reproduction artificielle pour tous », LTC n° 31. 7 Lire « Quels partis sont républicains ? », LTC n° 42.
progressisme ne consiste qu’en un innovationnisme technologique. C’est dire l’ambition ! Et lorsque l’on comprend en outre – ce à quoi j’essaie de contribuer régulièrement dans ces pages – que ces innovations technologiques, numériques et biotechnologiques en particulier, sous couvert de service rendu et de facilité, créent sournoisement le monde qui nous contraint, peut-être pouvons-nous (devons-nous) rechigner à reconnaître et accepter ce progressisme ?
Le progrès, ne serait-ce pas mettre l’humain et le vivant au centre des préoccupations (non un antagonisme : les uns au détriment des autres), viser l’émancipation des individus des pouvoirs oppressants (étatique, patriarcal, patronal, technologique, etc.), et replacer l’économie comme un moyen de satisfaire les besoins (non comme un objectif en soi) ?
George Orwell a montré que ceux qui détiennent le pouvoir sont en mesure d’inverser le sens des mots. C’est à quoi nous sommes confrontés.
1 Mais ses prédécesseurs n’ont bien sûr pas fait mieux car ils sont fruits du même formatage productiviste et néolibéral. 2 Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter » – Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.
la trousse corrézienne n °43 – 15
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christophe gibiat





