
La Corrèze telle qu’en elle-même
Nous voilà parvenus au troisième et dernier épisode de notre feuilleton, écrit à quelques jours du dépôt des listes. Le moment de poser LA question : notre Corrèze va t-elle basculer dans le « nouveau monde » ?
C’était en 2014, dans l’ancien monde. Les édiles de nos petites communes étaient sans étiquette, même si chacun en connaissait à peu près la couleur. Selon La Montagne, Ils seront 56 % à garder le flambeau. Le reste a atteint la limite d’âge ou est épuisé et la plupart a constaté son rôle de figurant au profit des Agglos et autres métropoles.
Plus de la moitié des communes va donc changer de main. Mais à la lecture des déclarations de candidatures, le sans étiquette fera encore flores. De toute manière, notre ministre de l’intérieur a décidé qu’en dessous de 3 500 habitants – il avait tenté 9 000 – sauf porteurs de drapeau en tête de liste, on ne fait pas de politique.
Au fait de politique, dans le « nouveau monde » national, seuls deux partis passent la barre des 10 % : les macroniens et les lepenistes. Ici, les premiers ont dû adouber le « Républicain » (LR) Soulier à Brive pour exister ; ils ont été incapables de présenter une liste dans la préfecture tulliste. Quant aux seconds, premier parti du département aux dernières élections, aucune liste officielle.
À gauche, Parti Communiste (PC) et Parti Socialiste (PS) qui pèsent maintenant à eux deux moins de 10 % au niveau national, se présentent vaillamment ensemble dans les trois capitales du département pour essayer de sauver les meubles ; plus quelques rescapés comme à Chanteix ou de nouvelles têtes de liste comme à Saint-Mexant ou Chameyrat. On trouvera un peu de France Insoumise à Brive, mais bien discrète et peut-être quelques individus de la même mouvance de-ci de-là. Quant à la vague de listes citoyennes promise, elle se limitera à deux ou trois cas affichés, en réalité portés par des militants, sauf si la tentative tulliste aboutit.1 Il n’est pas plus question de « listes des luttes » comme par exemple à Bordeaux, Toulouse ou Avignon, comme si rien ne s’était passé depuis novembre 2019, pas plus de Gilets Jaunes affichés.
À première vue, ce seraient donc des élections municipales hors sol qui vont se dérouler dans une Corrèze, imperméable au « nouveau monde ». On prend les mêmes et on recommence.
Derrière le rideau, la décomposition continue
Qui aurait pu imaginer que la liste qui revendique l’héritage chiraquien à Ussel n’aurait pas le soutien de la droite départementale officielle ; que les mêmes co-présentent un candidat à Brive avec les macroniens et qu’ils soient incapables de présenter une alternative crédible à notre hollando-compatible tulliste.
On aura donc dans la ville préfecture une liste sans étiquette mais « de gauche », conduite par l’actuel édile, que ses camarades de parti ont retenu par les bretelles pour qu’il ne vire pas Macron en 2017. Pas de quoi effrayer le PC tulliste qui réussit l’exploit d’aligner seulement deux encartés dans la liste ; c’est dire l’enthousiasme des militants. En face, l’inénarrable « monsieur niet »2 Chaumeil, qui aurait bien du mal à se différencier du Rassemblement National (RN) si celui-ci avait une liste. Lui pense avoir « une fenêtre de tir 3 ». Il ne lui reste plus qu’à armer la police municipale mise en place par l’actuelle municipalité.
Le maintien municipal des partis institutionnels masque leur décomposition avancée et creuse l’écart avec les attentes citoyennes. On étudiera avec attention l’évolution du taux d’abstention.
Cette décomposition dans la continuité n’est pas pour déplaire aux « marcheurs ». En Corrèze comme ailleurs, ils se moquent bien du taux de votants, pourvu que la politique dite libérale, « la défense des intérêts » disait-on dans le passé, garde la primeur, sur les ruines des pouvoirs municipaux : « tout le pouvoir aux agglos ! ». À ne pas confondre avec le « tout le pouvoir aux soviets » du binôme Lenine-Trotsky. Surtout, éloigner le plus possible les prises de décision des habitants, réduire au minimum les services publics, préparer la privatisation des parties rentables en créant et finançant des entités de taille attirante pour les groupes de l’eau et du déchet par exemple : leurs profits contre nos vies, la destruction du tissu social et des solidarités.
Le voilà le terreau favorable au RN. Heureusement, l’incompétence de ses responsables locaux et la vie de château de ses dirigeants mettent le parti en péril, mais pour combien de temps.
Aux urnes citoyens !
La parade est toute trouvée : donner la parole aux citoyens. On nous a annoncé une vague nationale de « listes citoyennes ». Si cette vague existe, elle s’est arrêtée aux frontières du département. En fait, un peu partout en France, les citoyens et citoyennes ont flairé l’arnaque. Derrière ces listes se cachent bien souvent les partis, macroniens en particulier, qui profitent de ce vocable moins démonétisé que le leur.
Ensuite, le fric. Il faut avancer l’argent de la campagne en espérant faire les 5 % qui permettent le remboursement. Le fric, il est dans les caisses des grands partis. Et puis « la politique c’est un métier ». La démocratie représentative a professionnalisé l’exercice du pouvoir. Enfin, « à quoi bon », puisque les communes ont si peu de pouvoir, il faudrait s’attaquer aux agglos, et cela demande une sacrée organisation.
Rien n’est donc fait pour favoriser des candidatures qui pourraient déstabiliser l’ordre établi. On nous dira que, de toute manière, les partis sont là pour représenter les citoyens et que eux ont un programme, affichent clairement la couleur droite ou gauche. Il suffit d’y croire. Résultat, à l’heure où nous bouclons le journal, seuls les citoyens-citoyennes brivistes, eux, ont réussi à déposer une liste, avec une bonne dose néanmoins de militants connus.
En tout état de cause, qu’il s’agisse de « listes citoyennes » ou d’expressions minoritaires, la démocratie représentative est par essence limitée. Élues ou pas, ces listes n’auront de force qu’avec une bonne dose de démocratie participative directe, c’est à nous d’imaginer et de construire ces mobilisations.
Dans nos campagnes du nord
Profitant d’un dimanche matin particulièrement pluvieux, nous sommes allées assister à une matinée du Syndicat de La Montagne Limousine (4)à Royères de Vassivières, consacrée aux prochaines municipales. Même si parmi la quinzaine de communes étudiées certaines font partie de notre voisine Creuse, la situation n’en illustre pas moins les possibilités et difficultés de la démocratie locale dans les plus petites communes.
À quelques exceptions près, ces communes sont confrontées à un manque total de participation des habitants, qu’il s’agisse de la volonté délibérée d’un(e) édile autocrate ou tout simplement par indifférence. Lorsque le sujet est pris à bras le corps, comme pendant la présente mandature à Tarnac où des assemblées participatives de deux-cents personnes se sont réunies, il est difficile de maintenir ce degré de mobilisation dans la durée.
Pourtant, de l’avis général, l’envie de participer existe, même si elle ne se manifeste pas au travers de candidatures et cherche un cadre de travail pertinent. Lorsqu’une réunion publique est organisée sur des sujets précis, la participation est au rendez-vous : deux-cents pour la forêt à Saint-Angel le mois dernier.
Les sujets chauds ne manquent pas : parcs éoliens, gestion des forêts, compteurs Linky, foncier vacant, marchés publics, gestion de l’eau, agriculture industrielle … l’impact sur la vie quotidienne des habitants est énorme.
Dans la plupart des cas, il est un peu tard pour présenter des listes, mais l’idée fait son chemin. D’autant que le Syndicat de La Montagne permet un partage d’expérience, une mise en commun des compétences juridiques et techniques notamment.
Comme le disait un maire présent à l’assemblée du Syndicat : « Il y a tout ce qu’il est possible de faire en appliquant strictement la loi, comme la réquisition du foncier abandonné. Mais aussi ce qui relève du rapport de force ».
Le syndicat ne se fait pas d’illusions, mais commence à explorer toutes les possibilités. De l’avis général, cela prendra du temps, parce qu’il n’y a pas de solutions toutes faites et que les tenants du titre ne sont pas prêts à lâcher. En outre, le risque de se retrouver gestionnaires de la pénurie et de se noyer dans le quotidien est réel. Pourtant les leviers existent.
En face, on a compris le potentiel d’une prise en main de leurs affaires par les habitants au détriment des petits et grands pouvoirs établis. Quelques personnalités locales ressortent régulièrement du placard leurs délires sur les terroristes, sans trop de succès pour l’instant. Il faut dire que le flop de l’affaire de Tarnac a dû en refroidir quelques uns.
L’intérêt de raisonner à l’échelle d’un territoire est évident. C’est le propre du Syndicat de La Montagne dont il y a certainement des enseignements à tirer ailleurs.
Mais où sont passés nos écolos ?
Serait-ce une preuve supplémentaire que le « nouveau monde » n’a pas atteint la Corrèze ? Où que la chasse à l’écolo y est ouverte ? Le Vert officiel se fait rare sur nos terres4.
Les marches pour le climat font recette. Les manifestant(e)s y dénoncent les méfaits du capitalisme. Pourtant pas de traduction politique significative, sauf à croire les pétitions de principe en faveur du « développement durable et autre agriculture raisonnée » de nos ténors ; les mêmes qui vantent la tomate industrielle d’Égletons et la monoculture du Douglas. À Brive, le MEI5 s’accoquine avec Frédéric Soulier, c’est dire la pâleur du vert.
L’explication est certainement que notre département a déjà fait sa révolution écologique, puisqu’il vient de recevoir la « Marianne d’Or du développement durable », pour saluer sa campagne d’élagage ?
Tout cela ne nous dit pas si notre Corrèze va ou non basculer dans « le nouveau monde » à l’occasion de ces municipales. Je vous donne déjà en exclusivité les commentaires télévisés au soir des résultats départementaux, le 22 mars prochain: « malgré un renouvellement important dans les petites communes, le paysage politique de la Corrèze et le rapport gauche-droite restent globalement inchangés ; la proximité l’a encore une fois emporté sur les étiquettes politiques… ».
Il n’y aura pas de vague macronienne, pas plus en Corrèze qu’ailleurs, preuve supplémentaire de la faiblesse du petit Bonaparte, de ses relais locaux et que la farce du « nouveau monde » n’a pas plus convaincu que les 17 % de la présidentielle. Est-ce une raison pour se satisfaire du vieux monde qui surnage ?
1 – Voir les épisodes 1 et 2 : à aujourd’hui, il n’y a pas assez de candidats.
2 – C’était le surnom du regretté Khrouchtchev. Surnom adapté à Raphaël Chaumeil, réputé pour ses votes « non » quasi automatiques ; pourtant, il a voté « oui » à la police municipale.
3 – Déclaration dans La Vie Corrézienne.
4 – Le syndicat de la montagne Limousine regroupe des habitants qui veulent agir sur leur territoire de vie. Pour plus de détail : %%A(http://www.montagnelimousine.net/wp-content/uploads/2019/10/pre%CC%81sentationSyndicat_weblight.pdf|http://www.montagnelimousine.net/wp-content/uploads/2019/10/pre%CC%81sentationSyndicat_weblight.pdf)%% et voir notre article dans la Trousse n°27
5 – Europe Écologie Les Verts ne se présente qu’à Brive.
6 – Mouvement Écologiste Indépendant d’Antoine Waechter.
ENCADRE
Au jeu des pronostics
Dans les épisodes précédents de notre feuilleton.
« À Tulle, La ville est donc prenable par LREM si elle se trouve un(e) bon(ne) candidat(e). Le FN-RN jouera les arbitres […] Le chef du RN annonce officiellement sa candidature. Fort de ces 1 000 voix tullistes récurrentes, il paraît garanti de rentrer au conseil municipal. » Ni LREM, ni RN en vue.
« Il se dit que la gangrène nationaliste irait symboliquement contaminer Tarnac » rumeur infondée
« peu probable qu’il prenne ce risque personnel et politique. » J’avais sous-estimé Bernard Combes
« un ovni en approche finale ». Je croyais avoir détecté un ovni révolutionnaire dans le ciel tulliste, mal vu. Encore que, les soixante-dix participants au « forum des luttes » de Tulle en février dernier semblaient bien anticapitalistes.
« l’accord semble en bonne voie entre PC et PS. Sur le terrain, ce sera plus compliqué ». Bien vu, c’est signé mais dans la douleur. Bernard Combes voulait choisir lui même qui du PC serait sur sa liste. Il s’en est suivi un peu d’agacement mais la raison l’a emporté.
« Shamira Kasri (PS dissidente mais encore encartée) pour Brive un futur en commun ». Ouf, elle a officiellement démissionné, j’avais mauvais esprit.
« Chez nous, au soir des élections seuls les électeurs de nos trois capitales départementales auront fait de la politique » . Finalement Castaner a reculé. Il suffira d’habiter une commune de 3500 habitants pour faire de la politique. Il est trop tard pour déménager.
Tous ensemble !
Ce mot d’ordre emblématique des manifestations est devenu la marque des candidats corréziens, avec quelques variantes.
Il y a ceux qui veulent « bien vivre ensemble » , comme si on vivait mal avant et tout seul. Les courageux nous convient à « agir ensemble ». Les visionnaires optimistes prévoient un « avenir tous ensemble » ou nous promettent que nous seront encore « ensemble demain ».
Nous sommes donc enjoints de vivre, d’agir, quelquefois les deux ensemble, mais aussi de « partager », variante « partager demain », de « continuer », de « réussir », de « donner un nouvel élan », une « nouvelle dynamique ».
Tout cela se fera bien entendu avec « le cœur, pour la commune, en commun, avec vous, pour l’intérêt communal et son avenir ».
Il y a aussi ceux qui veulent du changement ; c’est la catégorie des « autrement ». On n’en saura pas plus, si ce n’est que, justement, on fera … autrement.
Étonnamment, nous n’avons trouvé aucune liste qui proclame le chacun pour soi, le mal vivre, le statu quo, ou contre l’intérêt communal et tourné vers le passé ; preuve que notre beau département est un havre de paix de solidarité et de progrès.
Tous ensemble, en fait pas totalement, car Noël Martinie à Chamboulive lâche le manche après trente-sept ans de bons et loyaux services ; (le record de ces municipales, .sous réserve d’inventaire).
Une mention spéciale pour la liste « Quinze pour le futur et l’harmonie » , notre préférée, dans une commune où le RN était majoritaire aux dernières élections.
Soyons juste, il y aussi ceux, peu nombreux, qui affichent la couleur comme à « Chameyrat terre de gauche », voisine de Tulle, Tulle où ladite gauche se retrouve derrière l’étendard « Vive ma ville ». On aurait préféré « Vive la Commune ! », mais c’est du passé.





