Loin de la beauté du geste : les nouvelles techniques de management
par stlaf
Le management contemporain a considérablement modifié les conditions dans lesquelles nous travaillons aujourd’hui. Que ce soit dans le secteur privé, dans le secteur associatif ou au sein de la fonction publique, qu’il s’agisse des salariés, des auto-entrepreneurs ou même des bénévoles, de nouveaux process sont à l’oeuvre, censés engendrer une plus grande efficacité de chacun et de tous dans le cadre d’une mondialisation économique désormais déchaînée. Or à l’évidence ces nouvelles techniques de management engendrent avant tout de la souffrance individuelle et les burn-out sont désormais légion, tous secteurs confondus. De quoi s’inquiéter et en tous cas s’interroger. Danièle Linhart, sociologue spécialiste du travail et de l’emploi, nous aide à comprendre cette évolution et son impact sur nos vies.
Dans ses ouvrages ou lors de ses conférences, elle explique que « le travail a toujours été une contrainte fatigante qui prive tout un chacun d’autres aspects de la vie, et notamment du temps passé avec les siens ou des loisirs ». Mais ce qui différencie la période actuelle des situations antérieures, c’est que « la souffrance était en quelque sorte prise en charge collectivement, au sein de collectifs de travail, notamment ouvriers, qui travaillaient ensemble et avaient le sentiment de partager un même destin et des mêmes conditions de travail, et qui s’entraidaient ». Il y avait donc une sorte de régulation collective de la souffrance car celle-ci était décryptée collectivement. Les uns et les autres se disaient : « si on souffre, ce n’est pas parce qu’on n’est pas à la hauteur, c’est parce qu’on se trouve dans des relations d’exploitation, avec des cadences accélérées ou des objectifs démesurés ». Il y avait cette faculté de comprendre ce qui se passait et d’espérer pouvoir changer un peu les choses collectivement en faisant grève s’il le fallait.
Or les événements de Mai-68 ont causé un traumatisme phénoménal du côté du patronat français qui a vraiment eu l’impression qu’il ne pourrait plus sauvegarder l’ordre social capitaliste et qui a donc cherché des solutions. La réponse a été trouvée, une parade extraordinaire : « atomiser et vider de leur substance ces collectifs de salariés ».
Ainsi, les nouvelles techniques de management reposent avant toute chose sur l’individualisation des parcours et des objectifs, afin de dynamiter toute forme d’organisation collective. Ce contexte de subordination individuelle engendre que « le travail est désormais de plus en plus une épreuve solitaire et au sein de laquelle chacun devra se débattre ».
En conséquence, le nombre de burn-outs et de maladies professionnelles liés à ce stress particulier engendré par le management a explosé, parce qu’ « on demande désormais aux salariés de faire en permanence l’usage d’eux-mêmes le plus rentable », du point de vue des critères d’efficacité de leur direction et selon des méthodologies, des procédures ou des protocoles qui ont été conçus en dehors d’eux par des grands cabinets d’experts internationaux, et qui restent dans cette logique permanente d’économie des temps et des coûts.
C’est l’un des grands paradoxes de notre société : travailler ne met pas du tout à l’abri de la souffrance. En outre, intensifier de plus en plus le travail des gens qui ont un emploi, jusqu’à les mener au burn-out, diminue finalement le nombre d’emplois et accroît le nombre de chômeurs. Et c’est donc toute une société qui se retrouve en souffrance.
Il faut donc de toute urgence reposer à plat les enjeux du travail et ce dont les sociétés ont besoin pour se perpétuer. « On ne peut pas continuer de soumettre les sociétés à l’unique rationalité aveugle qu’est la rationalité économique capitaliste », dont on voit également les effets sur la dimension écologique.
Ce n’est pas le Code du travail ni la protection sociale qui sont archaïques, « c’est le lien de subordination inscrit au sein du travail », dans le secteur public comme dans le secteur privé ; qui fait que des professionnels, des gens qui ont des formations, qui ont une qualité d’engagement dans le travail, sont soumis de façon quasiment aveugle à des hiérarchies qui ne connaissent pas le travail de ceux qu’ils encadrent, et à des directions qui pensent le travail en fonction de critères qui ne sont souvent pas soutenables. Et qui, en outre, dépossèdent de plus en plus le travailleur de son savoir-faire, de la beauté de son geste, de son œuvre.
Enfin, la classe dirigeante n’ayant, elle, aucun intérêt à reposer à plat les enjeux du travail, il ne fait aucun doute qu’il va falloir le lui imposer en constituant des collectifs forts et organisés en capacité de lui tenir tête, donc un syndicalisme de lutte, de classe, et révolutionnaire. D’où la nécessité de pouvoir se repérer un peu dans ce panier de crabes que constitue aujourd’hui le paysage syndical (voir la filmographie proposée dans ces pages).
Plus diplômées mais moins payées
Parmi les 25-34 ans, 31,3 % des femmes ont un diplôme supérieur à bac+3, contre seulement 26,4 % des hommes. Pour la première fois en 2013, 49 % des cadres entrant sur le marché du travail sont des femmes. Reste que l’écart de salaires entre les cadres masculins et féminins atteint 19,8 %.(INSEE 2016)
Par ailleurs, 70 % des travailleurs pauvres en France sont des femmes, qui occupent à 82 % des emplois à temps partiel, 62 % des emplois non qualifiés ; elles représentent également 57 % des bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA). (Haut Conseil à l’égalité, rapport du 7 juillet 2017)
Mes mains sentent le pain
J’ai rencontré Étienne, artisan boulanger. Il fait le pain à Saint-Paul et le vend sur les marchés de Tulle (le samedi) et d’Argentat-sur-Dordogne. Il m’a parlé longuement du toucher : ressentir avec les mains la pâte et la comprendre.
« Le pain, ce n’est pas juste une recette à respecter, le pain cela change tout le temps, selon la météo, l’humidité, la farine, la qualité de l’eau, et l’humeur du bonhomme. Chaque fournée est différente. On le sent dans les mains, à chaque étape : pétrissage, division de la pâte, façonnage, enfournement. Par exemple, après le pétrissage, le pain est mis à lever quatre heures dans des bacs. Durant ces quatre heures, je sors la pâte des bacs, je rabats les côtés de la pâte dessus, cela permet de modifier l’élasticité, et là, je ressens bien le pain. Ce qu’il peut devenir. Puis je remets dans les bacs. J’aime aussi le geste de l’enfournement, moment où je ressens ce que peuvent devenir les pains. On pourrait penser que c’est monotone de faire de la pâte régulièrement, mais quand tout est fait à la main, sentir l’évolution et le devenir est un plaisir. Un pain raté ? Pour moi, c’est un pain trop dense. »
Étienne a fait une formation de boulanger en 2012. Après pas mal de temps passé devant l’ordinateur, il a souhaité revenir à un métier manuel et travailler avec le vivant. « L’ordi, c’est une nature morte. » C’est Benoît, son second maître de stage, qui lui apprend la boulangerie manuelle et professionnelle. Il lui transmet le ressenti et la nécessité de savoir ressentir manuellement le pain. Le premier maître de stage était un boulanger classique, mécanisé : pétrissage, division, façonnage, le ressenti est impossible. Le boulanger est dépendant de la machine, et des meuniers qui avancent une partie de son installation. « J’ai senti ce que je voulais faire et ce que je ne voulais pas faire. C’est important de savoir aussi ce qu’on ne veut pas faire. » Mécaniser la fabrication, c’est aussi la standardiser. Moi, tout à la main, c’est impossible que ce soit standardisé, le lot d’été est différent du lot d’hiver. « Je pourrais avoir la folie des grandeurs, et alors je devrais avoir une machine, et ce ne serait plus pareil.
» Je fais deux fournées et deux marchés hebdomadaires. Je veux garder l’envie de faire. Chaque fois que je fais le pain, je retrouve le plaisir de toucher la pâte. J’aime partir de rien, de la farine, de l’eau et le soir avoir le pain. Je ne travaille pas la nuit, mon plaisir c’est aussi faire un pain qui se garde et garder ma vie. Le temps de faire d’autres choses aussi, d’être curieux. »
J’écoute Étienne parler des différentes farines, de la farine réalisée avec une meule de pierre, des différences de grain, du savoir-faire des frères Astriers qui font la Rolls-Royce des meules de pierre. Je l’écoute m’expliquer son enfournement en « coquille Saint-Jacques », la vente en direct qui est la récompense, la capacité à dire s’il est content ou pas de son pain. Son plaisir à travailler avec une matière vivante qui toujours diffère. « Et le monde pourrait être beau, si chacun avait accès à ce plaisir. »
Au plaisir de faire. Qui ne se cantonne pas au geste manuel. Certains vous emportent tout autant lorsqu’ils parlent de leur plaisir de transmettre, avec les détails des attentions, ou de celui de la cartographie sur ordinateur, avec ce goût de la précision et du choix des couleurs, ou de…




