S’ouvre dans un nouvel onglet
Menu
La Trousse Corrézienne

LTC 26 · 6 septembre 2019

Ma chère Amandine, à Tulle, le 4 août 2019

« Ma chère Amandine »

Ma chère Amandine,

Je t’écris appuyé au mur froid d’une grande maison. Tu vois, malgré cette chaleur caniculaire, je trouve à me mettre au frais. T’inquiète donc pas pour moi. Je dis cela, en même temps, je sais que tu ne t’inquiéteras pas. Toujours insouciante que tu es. J’ai trouvé de quoi t’écrire. J’ai demandé à un homme qui passait par là une feuille de papier et un stylo. Il ne marche pas très bien ce stylo mais je souffle dessus pour réchauffer son encre. J’espère que tu arriveras à me lire. En même temps je sais bien que tu n’aimes pas cela, les lettres. Mais je t’écris tout de même. Comme si le papier était un médium qui me permettait de te parler. Ça me fait du bien. Parce que ça doit faire quinze jours qu’on ne s’est pas vu. Ça fait quinze jours. Je compte. Je fais des traits sur le mur froid, comme dans les films. Tu me manques. Puis tous les jours je pense à toi. Tu me manques vraiment. C’est idiot, mais ce qui me vient à l’esprit c’est ta frange, coupée nette sous tes longs cils, perpétuellement maquillés. Maquillés tes yeux. Oui, sous tes longs cils. C’est cela, je vois ta rousse chevelure subtile et légère tombant roide sur ton front. Quelle douceur ! Un fragment de ta peau, la rondeur d’une forme, l’amplitude de tes hanches… Tendres souvenirs. Il se dit ici que nous ne nous reverrons plus. Cette lettre sera donc la dernière, celle d’un adieu. Comprends que je n’y peux rien. Tu le sais que je n’y peux rien. Je me demande où tu es. Je n’ai pas d’information valable ici. On ne me dit rien. Il semblerait que tu sois du côté d’Uzerche, chez un jeune paysan qui a bien voulu t’accueillir. Je suis jaloux rien que de l’entendre. J’espère que tu te portes bien. J’espère qu’il s’occupe bien de toi. Ils ont du te faire faire des tas d’examens j’imagine. Ils veulent La preuve. Enfin c’est ce que je comprends. Mais la preuve de quoi ? De l’immatériel ? Comment peuvent-ils prouver l’immatériel avec du matériel ? La réalité de notre relation ? Quand je dis réalité… Je n’ai rien caché des sentiments que j’avais et que j’ai encore. Mais je ne leur ai rien dit sur l’intime. L’intime reste l’intime. Pourtant, ils auraient bien voulu s’en délecter de notre intime. Ils sont démoniaques, pervers et cruels. Ils se délectent de tout. Me poser les questions les plus vicieuses. Ils me posent toujours plus de questions, toujours de plus en plus vicieuses. Non, je n’ai rien caché de mes sentiments, de notre relation. Mais je n’ai pas tout raconté. J’ai préservé notre jardin, nos escapades, la folie de nos ébats, le fumé de nos caresses et le velouté de ta toison sous la rudesse de mes mains paysannes. Quand j’y repense les larmes me viennent. Tu m’excuseras. Tu me connais. J’ai la larme facile. Je n’arrive pas à croire que tout est fini. C’est pourtant cela. Ça raisonne dans ma tête : « C’est fini monsieur Lastignac. Il va falloir maintenant vous expliquer devant le juge et le psychiatre ». Mais qu’ai-je fait de mal ? Personne n’a de réponse.

Hier j’ai commencé à avoir mal au dos. La literie n’est pas bonne ici. C’est très rudimentaire. Certes il fait frais et c’est agréable ces temps-ci, mais la chambre est étroite et humide et la nourriture n’est pas bonne. Je n’ai pas trop de conversation. Les surveillants sont affables et je suis seul dans ma cellule. J’espère que toi tu es libre. Il n’y a pas de raison. Je vois le soleil par une petite fenêtre. Je t’imagine gambadant dans les prés, sautillant comme une jouvencelle dans un rayon de l’astre tombant. C’est comme une photo dans ma tête, ou plutôt une vidéo. Qu’est ce que tu es belle, douce, tendre, avec toutes ces fleurs, c’est le printemps, oui le printemps… Qui a donc pu dire que je t’ai fait du mal ? Je ne t’ai jamais fait de mal. Si tu pouvais tu leur dirais, je suis sûr que tu leur dirais. Parce que je suis sûr que tu m’as aimé, que tu m’aimes encore, toi aussi, c’est sûr, je l’ai senti plus d’une fois dans ton œil brillant, dans les frémissements de ta croupe sous ma saillie. Une histoire d’onde que personne ne comprendrait. Plus personne ne comprend ce genre de chose. Mais nul ne pourra nier la tendresse tout de même ! La tendresse, bordel ! Ils ne pourront pas nier la tendresse ! Qu’a t-elle vu enfin cette garce de Mme Cubac ? Elle raconte, elle raconte, mais qu’a t-elle vu vraiment ? Elle qui est moche comme une truie et qui n’a même pas lu Le petit prince, qui n’a rien lu d’ailleurs. Salope ! « N’insultez pas Mme Cubac, elle a fait ça pour vous… » qu’ils me disent mielleux. Salope ! Mal baisée ! Encore une qui a fait profession d’aider les autres pour satisfaire sa propre perversion narcissique. Elle mouille de condescendance à chacune de ses paroles de bienveillance. Puanteur biblique !… Mais en attendant, elle, ils la croient. Moi je suis l’abruti de service, le miséreux. Ma solitude m’a joué des tours. Je n’ai personne sur qui compter. C’est pour cela que je t’écris. Je crois que je n’ai plus que toi. Notre relation fut une prison peut-être ? Non, de là où je suis je peux dire que non. Nous, ce n’était que volupté. Loin des hommes. Loin du tourment des hommes. Mais pourquoi sont-ils venus jusque chez nous ? Jaloux. Ils étaient jaloux de notre petit bonheur. C’est la ferme qu’ils voulaient, la ferme. Le procureur m’a dit que je suis un marginal. Un marginal ? Et lui dans son style, il n’est pas marginal ? Enfin, pas la peine de s’énerver. Il faut que je reste calme pour me défendre.

J’ai vu mon avocat hier. Selon lui, je suis la victime du changement de mœurs. Il dit que ce qui était contre-nature avant est devenu tout à fait normal aujourd’hui et que, de ce fait, il a fallu renforcer les limites repoussées de cette nouvelle normalité. C’est pour cela que la loi a changé en 2004 et que je me retrouve ici, en préventive et potentiellement condamnable. Je risque deux ans de prison selon la nouvelle loi. Avant elle, notre relation aurait été anormale, mais pas condamnable. On m’aurait simplement conseillé d’aller voir un psy. Mais qu’est ce que je fous là ? Oui, c’est cela, je suis une victime en fait. Mais mon avocat me dit que j’ai de fortes chances d’être acquitté parce qu’il va être difficile de prouver la maltraitance et plus encore le non-consentement…Comme si la question se posait… Et tes meuglements joyeux quand j’arrivais le soir dans l’étable et que, dès que je posais le petit tabouret de traite entre tes postérieurs, tu tournais ta tête malicieuse et soulevais ta queue dans un voluptueux mouvement de croupe en courbant l’échine, gourmande, ce n’était pas du consentement ça ? Et le parfum de ton corps soupirant, tout fumant dans le froid de l’hiver, exhalant des volutes de phéromones printanières, ce n’était pas clairement un oui ça aussi ? Ils devraient le savoir ça, les fins limiers. Et bien non, pour mon avocat, tout cela ne fait pas preuve. Mais qu’est-ce qu’ils y connaissent à la langue bovine ces cons ? Putain mais ils croient tout savoir parce qu’ils ont fait véto, droit, psycho, socio…

J’essaye de me calmer, Amandine, j’essaye de me calmer…

Mais Putain de loi de 2004. Perben 2. Code rural. Mais rien ne raconte rien sur l’amour là dedans… « Selon le témoignage de Mme Cubac, assistante sociale à Masseret, ayant assistée à la scène alors qu’elle passait faire une visite inopinée le 20 juillet 2019 vers 21h à votre domicile, elle vous a vu commettre des sévices sexuels sur un bovidé, jeune génisse de race limousine immatriculée 7512… ». Voilà comment ils parlent. Sans âme, ils sont sans âme ! Mais depuis quand faire l’amour est-il sévices ? Ils disent que ça n’existe pas faire l’amour avec une vache. Ils auraient pu, au moins, t’appeler par ton prénom…

Voilà ça recommence, je pleure… Excuse moi… Ça va faire des taches…

Finalement dans cette histoire il y a quand même un truc rigolo. Mon avocat m’a appris hier que j’étais soutenu au niveau national par un collectif de végans. Un groupe extrémiste, ou précurseur, qui défend le mariage pour tous dans leur vision élargie d’antispéciste. Incroyable non ? Moi qui ait fabriqué toute ma vie des biftecks sur pattes, me voilà défendu par des végans ! Ce monde est étrange chérie… J’y comprends plus rien… Ce qui est sûr c’est que je t’aime.

Ton Gérard

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

Dans la même trousse

Que reste-t-il des gilets jaunes ?

Nous l’avons toutes et tous constaté : le mouvement s’est essoufflé. C’était prévisible. Le gouvernement a joué la montre, y compris en organisant au cours de l’hiver 2019 un grand débat dont il ne reste pas grand-chose. L’occupation des ronds-points a en outre été interdite…

6 septembre 2019

Que deviennent les invendus des grands magasins tullistes ?

En 2016, la Trousse avait mis le nez dans les poubelles des grandes surfaces corréziennes pour voir si la loi anti-gaspillage alimentaire qui venait d’être promulguée était bien appliquée (cf trousse n° X). Cette fois-ci, c’est le « non-alimentaire » qui nous a inéressés.

6 septembre 2019

La grève des postiers de Tulle

Retour sur la grève des postiers de Tulle

« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître »(1). En ce temps-là, le facteur ou la factrice arrivait en sifflotant, le sourire aux lèvres, colportant les nouvelles avec bonne humeur. Certains jours, il ou elle prenait même…

6 septembre 2019

Articles récents

Dessin d’Herbette : Donald Trump reçoit un paquet cadeau « LMB » des mains d’un homme en costume — « Formidable, thank you! »

Vente de LMB Aerospace à Malemort

Le Parti communiste français (PCF) – section de Brive a fait parvenir le communiqué de presse ci-dessous à La Trousse corrézienne en février dernier. Nous lui posons en retour quelques questions dans l’encadré qui figure en bas de page.

17 octobre 2026

Illustration : un panneau « DÉVIATION » jaune et noir à la peinture épaisse.

Déviation de la RD 901 à Varetz : une opération qui interroge

Le 12 juillet 2024, le conseil départemental de la Corrèze a décidé, à l’unanimité, de retenir le tracé de la variante numéro 1 et donc de relancer à l’identique un projet datant de plus de 30 ans.

17 octobre 2026

Aquarelle de Bernard : la vache Mounette, une fleur à la bouche.

Vachement bien…

C’est l’histoire d’une vache qui dépérissait au fond d’une étable, faute de bons soins sans doute. Paul l’a vue et il n’a pas aimé ça, alors il l’a achetée. Il l’a amenée chez lui, il l’a retapée, il l’a baptisée Mounette et chaque année ensuite,…

17 octobre 2026

✕
Fermer le menu
Les rubriques
LE JOURNAL
♥ Soutenez-nous : faites un don !S'abonner au journal