
« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître »(1). En ce temps-là, le facteur ou la factrice arrivait en sifflotant, le sourire aux lèvres, colportant les nouvelles avec bonne humeur. Certains jours, il ou elle prenait même le temps de s’arrêter quelques minutes pour discuter et compléter oralement l’actualité locale. Bref, c’était le bon temps où faire son métier et y prendre du plaisir pouvaient être compatibles. On entendait même parfois dire que livrer le courrier pouvait être un facteur de lien social.
On le sait, les temps ont bien changé, et le service postal a été l’un des premiers à être démantelé, restructuré, rentabilisé, précarisé, selon une méthode qui sévit désormais dans de nombreux autres secteurs : hôpital, école, transport ferroviaire… Les exemples ne manquent pas.
Tous les prétextes ont été et sont encore bons, à commencer par le constat d’une baisse de l’activité postale, puisqu’une grande partie de cette activité a été numérisée et circule désormais de manière autonome sur internet. Soit. Il reste que le facteur qui effectue sa tournée dans un quartier ou dans un canton a certainement toujours autant de boîtes aux lettres à visiter et de kilomètres à parcourir chaque jour.
Pourtant les dirigeants de La Poste continuent inlassablement à essayer de rendre cette activité plus rentable : les actionnaires sont exigeants !
À Limoges, le centre de tri est en cours de fermeture car il faut moderniser les plate-formes. Cette décision a donné lieu a un plan social d’une ampleur sans précédent dans le secteur, jugez plutôt : des centaines d’emplois supprimés (notamment ceux des personnels précaires, de plus en plus nombreux et qu’il est facile de licencier, alors que les fonctionnaires feront l’objet de mutations) et autant de familles qui ont potentiellement basculé d’un coup dans le chômage et la précarité.
À Tulle, d’autres dirigeants un peu plus corréziens ont prévu de ré-organiser le service en supprimant huit des quarante-cinq tournées qui permettaient jusque-là de livrer en temps et en heures le courrier aux habitants. Conséquence ? Les tournées supprimées seront réparties sur les trente-sept restantes2 (mais si, re-comptez !) qui, elles, en seront alourdies : chaque facteur aura désormais une tournée plus longue à effectuer pendant son temps de travail et devra donc aller (encore) plus vite. Notons au passage que tout ce qui n’aura pas pu être distribué aujourd’hui attendra logiquement demain, ce qui correspond à une dégradation du service rendu.
Sauf que. Sauf qu’à la fin du printemps 2019, douze postiers et postières ont décidé de se mettre en grève, plusieurs semaines de suite, sous les bannières réunies de SUD PTT et de la CGT. Ils ont, au cours du mois de juillet, été rejoints par une dizaine de leurs collègues, avant que le conflit prenne fin début août.(2) S’ils ont choisi de renoncer à plusieurs semaines de salaires, c’est parce qu’ils ont jugé qu’il fallait s’opposer à ce projet et parce qu’ils ont pensé qu’il était important d’en informer la population (sur les marchés notamment).
À bien y regarder, on ne peut que les en remercier : la moindre des choses pour qui habite en démocratie est d’être informé des bouleversements qui affecteront probablement la qualité d’un service public jusqu’ici rendu tant bien que mal, et même plutôt bien lorsqu’il avait les moyens de fonctionner.
Et si ça se trouve, un jour, la population se rendra compte qu’elle souhaite que ses facteurs et factrices travaillent dans de bonnes conditions, le sourire aux lèvres, et la bonne humeur au vent.
1 Hommage à Charles Aznavour, La Bohème
2 Le taux de gréviste a atteint 50 % au mois de juillet. La direction a fini par accepter le 1er août les revendications des grévistes : deux tournées supplémentaires seront maintenues, portant le total à trente-neuf. Six seront quand même supprimées…
Stlaf



