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La Trousse Corrézienne

Local, LTC 26 · 6 septembre 2019

Histoire de barrages de Bort à Redenat

Histoire de barrages de Bort à Redenat

Et d’autres qui protestent contre les barrages…

Quand nous avons rencontré les syndicalistes de la CGT, hostiles aux privatisations des barrages, ils nous ont parlé de la STEP (station de transfert d’énergie par pompage) de Redenat, un projet qu’EDF et les syndicats soutiennent : un échange d’investissements contre la prolongation des concessions.

Une STEP permet par le pompage (on fait monter l’eau), quand la demande d’électricité est basse, de conserver une masse d’eau qui sera turbinée (on la fait chuter) en période de demande intense. C’est à ce moment que, comme sur un barrage, l’électricité est produite. Mais à la différence du barrage, la STEP ne produit pas, elle utilise puis restitue l’électricité. Ce cycle peut se reproduire « indéfiniment », c’est pourquoi il s’agit à la fois d’une énergie véritablement renouvelable et à la demande. Il ne s’agit pas ici d’augmenter la capacité de production, mais de la « stocker ». On comprend pourquoi ce projet, vieux de quelques décennies, revient sur le tapis des réflexions sur la transition énergétique, ainsi qu’en attestent la visite de Sébastien Lecornu, alors secrétaire d’Etat auprès de Nicolas Hulot, en juillet 2017 et le rapport de la mission parlementaire sur les freins à la transition énergétique de juin 2019…

Le site de Redenat, au nord de Saint Privat, sur le territoire des communes d’Auriac et de Bassignac-le-Haut, serait parfait du point de vue des adeptes des STEP. Le bassin inférieur existe déjà : la retenue d’eau de Chastang. Une galerie souterraine a été creusée dans les années 80, la chute de 380 m de haut entre les deux bassins, une opération foncière déjà bouclée puisque les expropriations ont été réalisées, enfin une ligne à haute tension d’évacuation de l’électricité existe à proximité… Si on ajoute que la Corrèze fait partie des départements désignés pour expérimenter les nouveaux contrats de transition écologique…

Enfin, les agriculteurs entrés dans la bataille de l’eau ne sont pas les derniers à vouloir créer partout des retenues d’eau dans lesquelles ils se servent, pour l’irrigation, à un coût inférieur à celui des particuliers. À ce titre, la chambre d’agriculture de Corrèze soutient le projet.

Pourtant, dans le département, ce projet ne suscite pas que de l’enthousiasme, des associations écologistes : Corrèze Environnement, Sources et Rivières du Limousin, Association de Défense de l’Environnement de la Xaintrie, Turenne Environnement se sont prononcées contre. Chez les habitants non plus. Certains ont constitué l’association Réfléchir et Informer sur la STEP de Redenat, dont la présidente, Annick Benazech, est par ailleurs conseillère municipale à Bassignac le Haut.

Interrogée, elle fait un sort à l’argument de l’énergie durable : le pompage se ferait avec un mix énergétique dont 75% provient du nucléaire.

Mais les opposants craignent principalement les conséquences environnementales sur le territoire: si tout est presque bouclé, la création de la STEP nécessiterait encore l’engloutissement de 360 ha en plein coeur de la Réserve Mondiale de la biosphère reconnue par l’UNESCO, riveraine d’un site Natura 2000 et élément essentiel de la trame verte et bleue (réservoir de biodiversité) qui abrite un grand nombre d’espèces d’oiseaux, de lépidoptères, chiroptères, rares et parfois protégées. L’ennoiement sous 38 millions de m3 d’eau ferait aussi disparaître zones humides, bois et prairies…Ensuite, ajoute Annick Benazech « les grandes retenues d’eau produisent, avec la matière organique qui s’y décompose, beaucoup de méthane, dont le pouvoir réchauffant est beaucoup plus important que celui du CO2 (soixante-douze fois dans les vingt premières années, vingt-cinq fois sur une période de cent ans, selon le rapport du GIEC de 2007 ) » . Qui a dit priorité à la lutte contre le réchauffement climatique ?

Et ce n’est pas tout : « Le barrage du Chastang s’est rempli au fil du temps de sédiments stabilisés mais contenant, entre autres matières indésirables, du phosphate, du nitrate qui vont être remis en suspension dans la retenue d’eau avec libération de composés extrêmement toxiques pour la vie aquatique et pourraient provoquer son extinction sur des dizaines de kilomètres en aval d’Argentat et des perturbations possibles jusque dans l’estuaire de la Gironde ». « Réserve mondiale de la biosphère » jusque quand ? Le document d’EDF évoque seulement lui, un « impact négligeable sur l’environnement ».

Autre petite question : on parie sur des quantités d’eau. Pourtant celles-ci s’amenuisent du fait du réchauffement climatique auquel les barrages participent, mais aussi parce que l’eau ainsi retenue ne s’écoule plus et s’évapore en plus grande quantité (30%). Entre émissions de gaz à effet de serre et assèchement des territoires, est-ce bien raisonnable ?

Enfin, le sujet qui tue, celui des emplois, qu’agite un certain nombre d’élus. A. Benazech revient sur les barrages qui étaient censés faire vivre la Corrèze et ont plutôt contribué à sa dévitalisation, déstructurant les territoires par la mort de la vallée en amont d’Argentat. « De plus, les emplois promis se révèlent toujours, à la fin, des emplois non durables liés aux travaux, des emplois peu qualifiés parce que les compétences ne sont pas présentes en Xaintrie. Il faudrait prendre le temps de les former et ce n’est jamais ce qui se passe, comme à Nant de Drance, en Suisse,qui sera mise en service cette année et où l’essentiel des emplois ont été détachés ou en grand détachement : deux statuts pour une même réalité : des travailleurs qui viennent pour quelques mois (différentes spécialités se succédant sur le chantier : tunneliers, turbiniers, bétonniers , etc) sans leur famille, logés en village ouvrier avec cantine et lingerie, ils ne dépensent rien sur place ».

Alors que faire ? Pour A. Benazech, les STEP, « c’est comment faire pour ne rien changer, alors qu’on pourrait commencer par réduire nos consommations finales, relocaliser les boucles « production-consommation-stockage », on a aujourd’hui toutes les technologies pour le faire, et raisonner nos usages de l’électricité. La STEP relève d’un mode centralisé d’organisation de la production et du transport de l’électricité qui nous rend très fragiles »

Il y a ceux qui contestent la privatisation des barrages…

En mars 2019, la Commission européenne a relancé une procédure d’infraction contre la France pour l’obliger à mettre les concessions des barrages en concurrence.

En pleine mobilisation des gilets jaunes, qui contestaient les effets de la privatisation des autoroutes, alors que sourdait le mécontentement sur les privatisations d’aéroports (Nice, Toulouse…) et que se profilait une sérieuse controverse sur la privatisation d’Aéroports de Paris, l’avertissement de l’UE tombait mal…

La menace de Bruxelles n’était pas la première : en 2015 déjà, la France avait reçu une mise en demeure. Le gouvernement actuel avait répondu en 2018 par une proposition de mise en concurrence de 150 barrages dont la concession expirait avant 2023.

Si les salariés d’EDF dénoncent le danger depuis plusieurs années, au printemps ils furent relayés par les gilets jaunes qui partout manifestèrent contre la grande braderie organisée par le gouvernement.

Ainsi à Bort-les-Orgues, le 6 avril, plusieurs centaines de personnes, syndicalistes et gilets jaunes se retrouvaient-ils pour contrer les injonctions de Bruxelles et la soumission de Paris. Il faut dire que le département de la Corrèze est particulièrement concerné avec 58 barrages, produisant 8 % de l’hydroélectricité du pays.

Quel est l’enjeu ?

« Quand tout sera privé, on sera privé de tout », clamait une gigantesque banderole suspendue au-dessus du barrage de Serre-Ponçon (Savoie), lors d’une manifestation de gilets jaunes le 8 mai 2019.

Les barrages sont la plus ancienne énergie renouvelable encore existante (avant il y avait les moulins à eau et à vent…). Ceux de la vallée de la Dordogne ont été construits des années 1930 aux années 1960. Ils ont coûté à la société non seulement en investissements publics mais aussi en sacrifices humains (disparition de villages entiers). Ils sont aussi la seule énergie renouvelable pilotable et flexible : l’énergie éolienne et solaire ne sont pas à disposition, c’est quand le vent et le soleil veulent bien. L’eau du barrage est (presque) toujours là, stockée et sert d’outil d’ajustement ou de lissage quand les autres défaillent.

Parmi les opposants, 107 députés de toutes obédiences qui, dans une résolution commune, estiment dangereuse et irrationnelle « l’ouverture d’un secteur stratégique ». Bien sûr, aussi les salariés d’EDF. Interrogé, Sébastien Poujois, salarié d’EDF et délégué CGT basé à Brive : « On a les mêmes créneaux que les gilets jaunes, la même conscience du vol du patrimoine. Et bien sûr, la privatisation ne fera pas baisser le coût final… » Tous pointent les mêmes risques : le premier est économique. Alors que la filière est largement bénéficiaire (1,5 milliard d’euros chaque année) et que le parc est en bon état… quel est l’intérêt pour l’Etat de ne garder que le nucléaire qui, lui, ne l’est pas ?

Le deuxième est sécuritaire. S. Poujois : « Si on fait l’impasse sur les entretiens (béton, vannes), les vallées en aval sont menacées » car les énormes masses d’eau libérées peuvent les inonder en très peu de temps. « De tous les ouvrages construits de main d’homme, les barrages sont les plus meurtriers », déclarait l’ingénieur André Coyne, concepteur du barrage de Malpasset (Var) dont la rupture provoqua la mort de 423 personnes en 1959. De surcroît, les retenues d’eau alimentent en eau refroidissante un certain nombre de centrales nucléaires. Si on ne peut privatiser le nucléaire, peut-on laisser aux mains du privé l’eau qui lui est indispensable ?

La sécurité est aussi celle de l’approvisionnement en eau des populations. La députée Marie-Noëlle Battistel, auteur de rapports sur le sujet, met en garde contre « un danger pour la sûreté des usagers et la sécurité en approvisionnement ». Au moment où l’on prévoit, compte tenu du réchauffement climatique, de sérieuses baisses de la ressource, on peut redouter des fluctuations sur les prix en cas de pénurie.

Les agriculteurs, qui sont les plus gros consommateurs d’eau, risquent d’être touchés. Ils se servent dans les retenues d’eau et en exigent d’autres (comme à Sivens où le projet annulé revient dans les tuyaux), ou en construisent de façon illégale, comme au lac de Caussade, dans le Lot-et- Garonne. Si on leur conteste l’accaparement de l’eau, pourquoi l’accorder à des entreprises dont le but est uniquement lucratif ?

Pour le tourisme, en Corrèze, ce sont 4 000 ha de lacs sur la Dordogne et la Vézère qui sont concernés. Ce sont les principaux centres touristiques du département. Actuellement, indique S. Poujois, EDF garantit aux territoires une « cote touristique », obligatoire et sans contrepartie. Qu’en serait-il demain ?

Le gouvernement, par la voix d’Édouard Philippe, a indiqué le 12 juin qu’il n’accepterait pas le morcellement de ce patrimoine, tout en indiquant qu’il respecterait le droit européen…

Les syndicats et les élus emmenés par Mme Battistel demandent que, comme ailleurs en Europe, les barrages soient considérés comme des services d’intérêt économique général.

Anne Flipo

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