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La Trousse Corrézienne

LTC 26 · 6 septembre 2019

Virginie et Paul

« Virginie et Paul »

Il a encore neigé aujourd’hui et Virginie se demande si cette petite ville de province où elle vit depuis trois ans sortira un jour de sa torpeur. Virginie n’a jamais aimé l’hiver et ne voit pas ce que la génération de ses parents trouvait de charme à un paysage enneigé. Tout y est froid et monochrome, ou, plus exactement, privé des couleurs qui ont déserté la campagne. Qui plus est, de ces vastes espaces blancs-bleutés où terre et ciel se confondent par temps de neige, semble ne se diffuser qu’une odeur de mort. L’espace est vide. Pas même un son perceptible au milieu de ce capiton sans limite. En ville, c’est encore pire. Les gens aiment voir tomber les premiers flocons, blanchir les toits d’ardoise, mais très vite ils pensent aux désagréments que la neige ne tardera pas à leur causer. Et puis rues et trottoirs n’ont pas pire aspect que lorsqu’ils sont recouverts de cette soupe sale qui, sous les pneus des voitures, gicle en gerbes sur les vêtements du piéton et laisse des traces blanches, informes et tenaces sur le cuir des chaussures de ceux qui ne se sont pas convertis au véganisme. Virginie était convaincue que la neige était une calamité à reléguer au rang des souvenirs mais, en cet hiver 2025, elle réapparaît de façon aussi exceptionnelle que spectaculaire, même à 300 mètres d’altitude.

Virginie est rentrée un peu plus tôt du travail. Une faveur exceptionnelle accordée par son patron. À cause de la neige, justement. Elle aurait pu profiter de cette demi-heure de loisir inespérée pour faire un peu de shopping sur le trajet du retour mais l’avenue déjà presque vide à 5 heures de l’après-midi lui donne le sentiment d’être objet de surveillance. Impression d’autant plus persistante qu’elle s’avance dans le froid humide et crépusculaire de la ville, que pénètrent incongrûment les lumières criardes qui se répandent des vitrines des boutiques et salons de coiffure. Elle presse le pas, ne s’arrête que pour acheter l’une des trois dernières baguettes qui se dessèchent sur les rayons métalliques dressés derrière le comptoir de la boulangerie-pâtisserie de son quartier. Elle choisit aussi, après hésitation, deux tartelettes aux fraises. Pourtant, des fraises en février, c’est plutôt contraire à ses principes.

Il lui a téléphoné à l’heure du déjeuner pour l’informer qu’il n’arriverait sûrement pas avant 20 heures. Le temps de rentrer chez lui après le travail pour se préparer et, bien sûr, le temps de la route : plutôt qu’une heure, comme habituellement, il lui faudra certainement une heure et demie de voiture voire plus. Virginie lui a conseillé de prendre le train mais il lui a répondu que ça irait.

Tous deux s’étaient perdus de vue après les années de lycées. Ils se connaissent depuis leur petite enfance, ayant vécu dans le même immeuble, fréquenté la même école et le même collège, dans cette ville où vit toujours Paul. Tandis qu’elle a poursuivi ses études en lycée d’enseignement général, Paul a opté pour le lycée technique. Puis, Virginie a quitté la région, d’abord pour ses études supérieures, ayant ensuite déménagé trois fois entre Région parisienne et Picardie, au gré d’emplois précaires. C’est peu après qu’elle s’est installée dans cette petite ville-préfecture, que peu de personnes, hors de cette région, sont aptes à situer sur une carte de France, que Paul, un beau jour de septembre de l’année d’avant, l’a appelée sur son lieu de travail. Aujourd’hui, il est tellement facile de retrouver quelqu’un. Virginie et Paul se sont alors revus et, passée l’évocation de souvenirs du temps de leur camaraderie juvénile, ils sont tombés assez naturellement dans les bras l’un de l’autre.

Voilà quelques mois qu’ils se retrouvent en fin de semaine, toujours chez Virginie. Ils ne savent pas vraiment s’ils sont amoureux ou s’ils sont restés amis tout en étant devenus amants.

Trois coups retentissent un peu avant 20 heures. Paul connaît le code de l’entrée de l’immeuble. Il monte directement au troisième étage par cet escalier sans âge qui fait souffrir la vieille voisine de Virginie. À la Toussaint, Paul, qui venait pour la cinquième ou sixième fois consécutive chez Virginie, s’était cru autorisé à entrer dans l’appartement sans frapper, s’exclamant en poussant la porte : « Coucou, c’est moi ! » Cette incursion n’avait pas été du goût de Virginie qui lui avait rappelé vertement qu’ici, c’était chez elle et que ce n’était pas parce qu’elle lui avait donné le code de l’entrée qu’il pouvait se dispenser de frapper et d’attendre la réponse. Il ne s’avisa pas de renouveler l’expérience.

« Entre, c’est ouvert ! » lance Virginie depuis la salle d’eau. Paul pousse la porte et s’introduit dans le petit salon de l’appartement. Virginie apparaît. Elle est vêtue d’un jean et d’un chemisier blanc par-dessus lequel elle porte un très beau châle en mohair que Paul ne lui connaît pas. Avant même qu’elle ne prononce un mot, Paul tend à Virginie un bouquet d’une douzaine de roses rouges qu’il ne pouvait, de toutes façons, dissimuler derrière son dos. Virginie, interloquée, reste bouche bée et Paul profite de ce petit moment de flottement pour lui demander : « Sais-tu combien il y a de sex-shops dans cette ville ? » Pour seule réponse, Virginie fronce les sourcils tout en fixant Paul du regard. Celui-ci ne lui laisse toujours pas le temps de dire quoi que ce soit : « J’ai regardé sur internet. Il y en a six. Six pour une ville d’à peine 14000 habitants, tu imagines ! » Ces prémices plongent Virginie dans une profonde perplexité. « – Eh, oui, poursuit Paul, puisque les fleurs sont les organes sexuels des plantes, on peut considérer que les magasins de fleurs sont des sex-shops, non ? – Ah ! finit par lâcher Virginie, vu comme ça… Et, en quel honneur m’offres-tu ces organes sexuels ? Enfin, je veux dire ces roses. Tu m’as comprise. – Mais c’est aujourd’hui la Saint-Valentin, Virginie ! – Ah ! Peut-être. Ça m’avait échappé. »

Pour la première fois depuis leurs retrouvailles, une sorte de distance embarrassée s’installe entre Virginie et Paul. Chacun essaie pourtant, tout au long du week-end de retrouver la spontanéité habituelle, d’engager la conversation sur des sujets chers à l’autre ou familiers aux deux. Vaines tentatives ! Ça tombe toujours à plat ou à côté. Ce dimanche-là, Paul seul fait la grasse matinée. Après un brunch peu loquace, Paul prétexte le mauvais temps pour prendre aussitôt la route du retour pourtant bien déneigée depuis 24 heures suite à un redoux spectaculaire.

Dans la semaine qui suit, Paul, aux commandes de sa voiture de fonction autonome, reçoit sur l’écran du tableau de bord un message de Virginie. « Inutile de venir le prochain week-end, je suis occupée. À bientôt. » Paul se dit que c’est un mauvais cap à franchir. Que le temps aidera. Il poursuit sa route, à nouveau absorbé par les mille problèmes auxquels il doit trouver des solutions sur la douzaine de chantiers qu’il dirige. Car Paul est conducteur de chantiers. Il a près d’une centaine de collaborateurs sous sa responsabilité. Collaborateurs, il ne peut pas prononcer ce mot sans que Virginie ne le reprenne. Il n’a jamais vraiment saisi pourquoi. Pas plus qu’il n’a compris que, si ce n’était sa maladresse de la Saint-Valentin, Virginie n’ait pas manifesté le moindre signe d’affection à son égard en retour de cette attention contenue dans les roses offertes ce soir-là. La rose n’est-elle pas la reine des fleurs ? N’y a-t-il pas plus belle preuve d’amour qu’un bouquet de roses, rouges, de surcroît ? Et puis nous nous connaissons depuis si longtemps. Depuis toujours, devrais-je dire.

Lundi 24 février 2025, 7 heures. Paul a quitté très tôt son domicile pour un rendez-vous éloigné en début de matinée. Sur l’écran de sa voiture autonome s’affiche une dépêche du principal quotidien régional. La dépêche titre, avec photos à l’appui : Six engins dont deux porteurs-bennes pulvérisés par explosifs sur un chantier. Paul se gare, examine avec attention les clichés. Il n’a aucun doute. L’article rappelle que le chantier était destiné, projet sans précédent sous cette latitude en France, à la construction de plusieurs hectares de serres chauffées pour la culture intensive de roses, cette culture étant de plus en plus difficile au Kenya et en Éthiopie à cause, principalement, de l’assèchement des lacs.

Paul poursuit la lecture de l’article. Les enquêteurs ont pour seul indice ce qui ressemble bien à la signature du ou des auteurs : un bouquet de roses fanées accroché à la porte de l’un des bungalows de chantier.

Didier Bertholy

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