Village sympa d’ours
Il y aura toujours des philistins pour déplorer l’inutilité de ce qui apparaît comme ne répondant à aucun des besoins fondamentaux de l’humain ou, pour les plus imbéciles, de ce qui est fait hors de tout intérêt marchand. D’aucuns ne conçoivent pas que l’imagination puisse s’actualiser (au sens premier) en ignorant toute logique cartésienne, en s’affranchissant du pragmatisme utilitaire, en s’écartant des principes de l’économie mercantile.
En lettres sculptées dans des blocs blancs fichés dans la pelouse d’une propriété privée, bien visible de la rue principale du village, la formule « L’ART, C’EST PAS POUR NOUS ». Il faut se laisser guider au-delà d’un tout petit verger communal aux abords du bourg, se hisser sur une petite plateforme, construction en bois des plus originales, pour voir, à quelques mètres de cet observatoire, une douzaine de vaches limousines pâturer ce qui reste d’herbe au cœur de cet été chaud et sec. Pâturer et lécher au passage d’autres lettres capitales alignées en une formule qu’on ne déchiffre que par déduction, les coups répétés de langue râpeuse des vaches ayant déformé les caractères. « PAR LES MOTS ALLÉCHÉE », telle est la formule. Alléchants, ces mots, en effet, car taillés dans des blocs de sel destinés aux bêtes comme compléments minéraux. Du promontoire, on peut actionner à distance, en appuyant simplement sur un bouton, une langue factice de bovin qui vient lécher l’une de ces pierres de sel.
Mû par une saine curiosité, on arpente le petit bourg de Saint-Pardoux la Croisille, à 25 km de Tulle, pour y découvrir des vitrines, fabriquées au moyen de fenêtres de récupération et de planches, qui abritent des séries d’objets selon des agencements des plus insolites. À chaque vitrine un thème : instruments de mesure, objets associés à la peur, objets minuscules, jeux de couleurs, formes hélicoïdales, poils ou encore trous dans la nature comme dans les artefacts. L’une de ces vitrines expose aussi un improbable profil pédologique de Saint-Pardoux. La salle de classe de l’école communale est elle-même devenue, le temps de l’été, une caverne recelant d’innombrables objets insolites. Sur la place du village, une vitrine imposante, constituée de ces mêmes fenêtres destinées au rebut et dressée sur un bâti de charrette, donne à voir des dizaines d’objets et de fragments d’objets dont des membres de poupées et de mannequins, le plus souvent suspendus. Dans l’église, des tablettes permettent au visiteur d’écouter quelques anecdotes vécues et racontées par des habitants de la commune 1.
Car les habitants de Saint-Pardoux la Croisille tout comme les enfants du regroupement pédagogique (La Roche-Canillac, St-Pardoux et Clergoux) sont les artisans de ce musée éphémère de plein air, soutenus en cela par Zoé Chantre et Jean-Pierre Laroche, respectivement plasticienne et scénographe, ainsi que des étudiants de l’École nationale supérieure d’art de Limoges.
Poétique, ô combien, un tantinet malicieux et flirtant avec l’absurde, ce musée éphémère de plein air, baptisé « Mystères et curiosités de Saint-Pardoux », est à la fois un clin d’œil complice aux artistes qui s’ignorent comme à tous ceux qui ne se prennent pas au sérieux et un éloge de l’imaginaire en partage.
Note 1 : Le titre de cette chronique, village sympa d’ours, renvoie à l’une de ces anecdotes : c’est une déformation de « village de Saint-Pardoux » inspirée à un couple d’habitants de la commune par une vieille souche d’arbre suggérant la tête d’un ours, à la sortie du bourg.
Extrait d’un poème de Francis Ponge accompagnant une vitrine emplie d’alignements de coquilles d’escargots.
Didier Bertholy




