Mais qu’est-ce que c’est que cette jungle ? Je retrousse manches et babines et ouvre le dictionnaire. Cheminant de l’anglais par le transcrit de l’Hindoustan, la signification de la jungle passe de territoire inhabité, désert à… forêt couverte de végétations impénétrables c’est-à-dire forêt vierge. Vierge et impénétrable, la jungle pudibonde se cache derrière ses lianes fibreuses, camouflées en serpents et l’inverse. Ce qui en fait l’espace imaginaire de l’indéchiffrable des signes, l’Éden infernal. Ce serait à coups de machettes qu’on y progresse, et pour gagner le set, il faudrait être le plus fort sur le terrain du darwinisme et du survivalisme. Rien d’étonnant à ce que la loi de la jungle signifie que, dans tout contexte, ce sont les individus les plus forts qui imposent leur volonté tandis que les moins aptes à lutter sont voués à l’échec. Ce constat a force de loi. Comme celle de la gravité. C’est donc avec sérieux que la locution est convoquée, clé de l’incompréhensible délitement des règles sociales, ordonnatrices idéalement d’une société d’équité et d’égalité. Or rien n’est moins sûr que dans la jungle… Dans le monde du vivant, à en croire éthologistes et botanistes, en ce qui concerne les questions de territoire, de sexualité, de descendance, de subsistance, il existe compétition, opposition, prédation, mais aussi entraide, coopération, altruisme réciproque. Enfin, l’expression recèle une zone d’ombre. Celle d’un postulat implicite problématique qui leste notre réflexion du poids d’une pierre résignée. C’est par le prisme de cette loi et de la loi du Talion, croisées d’un peu de sociologie, que Jean-Marie Pelt analyse la violence humaine. Ainsi du « conflit israélo-palestinien », de l’« opposition fratricide des Tutsis et des Hutus », de « la violence des banlieues » avec ces « bandes comme des hordes ». Les guillemets signalent toute la distance possible avec ces formulations inadéquates. Ramener ces faits à une lecture naturaliste, biologique, évacue l’historique, le politique, le juridique, l’économique et présente un écueil que l’expression ne fait qu’entériner. Cette loi de la jungle parle sans doute davantage, sous couvert implicite d’instinct, de bestialité de la violence proprement humaine de nos sociétés. Pour finir entre l’Adam et la griffe, il y a aussi la culture. À voir, à lire et en vrac : le film drôlatique et politique La Loi de la Jungle d’Antonin Peretjatko sorti en 2016, le film documentaire animalier historique La Griffe et la Dent de François Bel et Gérard Vienne sorti en 1976, La Bête dans la Jungle d’Henri James paru en 1903.
1 – La Trousse Corrézienne, dossier « L’Entraide notre part animale », n°25, p.15
2 – La Loi de la Jungle, Jean-Marie Pelt, éd. Fayard, 2003
Leïla Chik




